“Il faut que vous deveniez un homme”

Correspondance entre Catherine Charrière de Sévery et son fils Wilhelm (1780-1783)

Anne-Marie Lanz, Sylvie Moret Petrini,

ISBN: 978-2-88901-202-2, 2021, 424 pages, 34€

Cet ouvrage donne accès à un échange épistolaire exceptionnel, correspondance échangée à la fin du XVIIIe siècle entre une mère, Catherine de Charrière de Sévery, et son fils Wilhelm, pensionnaire à l’institut militaire de Colmar : un haut-lieu d’innovation pédagogique, que le jeune homme fréquente de 13 à 16 ans. 

Format Imprimé - 42,00 CHF

Description

Wilhelm de Charrière de Sévery (1767-1838) a 14 ans lorsque ses parents l’envoient à l’Institut Pfeffel de Colmar, en Alsace, renommé pour sa pédagogie novatrice. Il y restera trois ans, durant lesquels le jeune homme entretient une abondante correspondance avec sa mère Catherine. A l’ère où une nouvelle proximité s’installe dans le lien parents-enfants, la qualité de leur relation favorise l’expression de leurs sentiments. Cet échange épistolaire exceptionnel, publié ici pour la première fois, invite les lecteurs et lectrices à pénétrer à la fois l’univers familial et social et le moi intime des correspondants. Il donne également l’occasion de découvrir, de l’intérieur, la vie d’un pensionnat militaire protestant et le cheminement vers l’indépendance d’un jeune homme de bonne famille à la fin du XVIIIe siècle.

 

Sylvie Moret Petrini est chargée de cours et première assistante à l’Université de Lausanne, responsable scientifique de la base de données www.egodocuments.ch. Depuis l’obtention de son doctorat (Pratiques éducatives et écritures du for privé en Suisse romande 1750-1820 en 2016), elle mène des recherches en histoire socioculturelle de l’enfance, de l’éducation et des pratiques de l’écrit.

Anne-Marie Lanz a obtenu un doctorat en français moderne à l’Université du Maryland, aux États-Unis. Sa thèse, centrée sur l’aristocrate lausannoise Catherine de Charrière de Sévery, analyse les concepts de l’éducation au travers de la correspondance qu’elle entretient avec son fils. Elle enseigne le français au Maryland.

 

 

Table des matières

INTRODUCTION

PRINCIPES D’ÉDITION

CORRESPONDANCE

ANNEXES

Tableau de la correspondance échangée entre Wilhelm et Catherine

Généalogie Famille de Chandieu

Généalogie Famille Charrière de Sévery

BIBLIOGRAPHIE

INDEX

Presse

Correspondance entre une mère et son fils au siècle des Lumières?

Sylvie Moret Petrini et Anne-Marie Lanz viennent de sortir aux éditions Antipodes une source d’une grande richesse et particulièrement rare. Sous le titre «Il faut que vous deveniez un homme», elles publient une édition critique de la correspondance entre Catherine de Charrière de Sévery et son fils Wilhelm, placé à l’âge de 13 ans par ses parents à l’Institut militaire de Colmar, en Alsace, de 1780 à 1783. Ce volumineux corpus de 174 lettres dévoile tout un pan de la vie d’une famille de la noblesse lausannoise et du fonctionnement d’un pensionnat militaire. Catherine est une figure importante de cette noblesse lausannoise: elle tient un salon fort prisé et organise force dîners et assemblées. Elle fréquente notamment le célèbre médecin Auguste Tissot et l’historien Edward Gibbon.

Cette relation épistolaire dévoile une mère particulièrement attentive à l’instruction et au développement de son fils. Celui-ci passe par plusieurs phases: s’il écrit presque deux fois par semaine lors de sa première année à l’Institut, les lettres vont s’espacer lors de la suite de son séjour, malgré l’insistance de ses parents qui souhaiteraient un échange plus régulier. Si Wilhelm écrit longuement au début de son séjour, c’est aussi pour exprimer sa détresse et son désir de revenir en Suisse auprès de ses parents. La vision très à charge de l’enseignement qu’il reçoit et qu’il développe à peine quelques jours après son arrivée a sans doute pour but de pousser sa mère à hâter son retour: « … Je ne serai heureux qu’en vivant avec vous […]. Je suis dans la plus grande détresse, je ne suis pas bien, je m’en vais te conter tout. J’ai commencé mes leçons qui, sur mon honneur, ne valent pas la moindre chose. Premièrement, une leçon d’histoire, où le maître et les élèves s’endorment et où par conséquent je ne puis pas profiter. Une leçon de géométrie où il n’y a point de cours et où l’on saute d’une proposition à l’autre. Une leçon de composition où la moitié des élèves ne font que dormir ou badiner. Une leçon de latin où l’on ne fait que traduire deux ou trois lignes chacun. Une leçon de statistique qui pourrait se faire à des enfants de 3 ans et non de 13. » Malgré de telles lamentations et de telles critiques sur le pensionnat, la mère tiendra bon et soupçonnera son fils d’exagérer la faiblesse de l’établissement pour pouvoir revenir en Suisse. Elle ne cédera pas au chantage affectif, même s’il lui écrit qu’il est «presque sur le point de se tuer». Elle ne tombe pas dans ce piège et exhorte son fils à devenir un homme et non un «couard». Wilhelm sait toutefois contenter ses parents qui s’inquiétaient à propos d’un travers qu’il avait contracté et dont il s’est définitivement débarrassé, à l’en croire: « Il ne faut plus parler de ma mauvaise habitude. Sois sûre de ton fils qui (comme le sait bien le cher papa), quand il a pris une résolution, ne cède pas facilement et ma résolution est ferme et inébranlable. Je serai comme une forteresse et l’on ne peut m’engager à ce vilain crime; gare à celui qui voudra le faire.» Voilà comment on évoquait le péché de l’onanisme au XVIIIe siècle encore si empreint des mises en garde du corps médical contre cette pratique.
Pour tenter de convaincre sa mère de le rapatrier, il n’hésite pas non plus à évoquer une «habitude infâme», voire un «crime» qui se pratique au pensionnat: «Je vis trois élèves qui la pratiquaient et on en meurt bien vite. […] On l’appelle la sodomie. » Cette correspondance si riche ravira les amateurs d’histoire des mentalités, des émotions, des sentiments et de l’éducation qui y découvriront matière à leurs recherches historiques.

Article de Nicolas Quinche, historien, dans La Côte, 26 novembre 2021