Et plus si affinités…

Amour et sexualité au 18e siècle

Staremberg, Nicole,

2020, 183 pages, 26 €, ISBN:978-2-88901-178-0

La sexualité n’a-t-elle pas toujours été une machine à fan­tasmes ? Au-delà de la procréation, il est aujourd’hui admis en Occident que la quête du plaisir est indissociable du consentement mutuel et en pleine conscience. Qu’en était-il au 18e  siècle? Et plus si affinités… donne des réponses parfois surprenantes, toujours documentées.

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Description

Aujourd’hui, la sexualité, frontale ou suggérée, est omniprésente dans le flux incessant des images véhiculées dans les médias et le business du divertissement. “C’est vendeur! claironnent à l’unisson les spécialistes du marketing.
Mais la sexualité n’a-t-elle pas toujours été une machine à fan­tasmes ? Au-delà de la procréation, il est aujourd’hui admis en Occident que la quête du plaisir est indissociable du consentement mutuel et en pleine conscience. Qu’en était-il au 18e  siècle? À quels niveaux s’érigeaient les barrières de la censure, de l’acceptable et du punissable? Avait-on le choix de son, sa ou ses partenaires?

Autant de questions auxquelles la publication Et plus si affinités… donne des réponses parfois surprenantes, toujours documentées.

Table des matières

• Préface

• Introduction

Et plus si affinités…

La chair sous contrôle

• Sexualité dans le couple et religion: conceptions prénuptiales et contrôle des naissances
• Coiffes infamantes
• Les carnets de déclaration de grossesse
• Le Tribunal de paternité de Valangin
• Un libertin au village ou le procès d’un homosexuel corrupteur de la jeunesse

Libre, libéré, libertin?

• Idylles galantes en trois temps
• Le lambris à scènes galantes de la maison von der Weid Seedorf à Fribourg
• D’amour et d’apparat: le lit de Balthasar von Planta
• Une montre érotique à automates et musique empreinte de splendeurs et de raffinements

Pour le meilleur et pour le pire

• “Une affaire de cette importance”: le poids du consentement féminin dans la préparation au mariage des jeunes femmes de l’élite protestante à la fin de l’Ancien Régime
• Suzanne Descombes (1760-1838): expériences du mariage en milieu populaire genevois
• Des peines et des chaînes: la violence conjugale devant le Consistoire de Lausanne

L’amour dans tous ses états

• Les mots d’amour au Siècle des Lumières
• “Un cœur couronné mérite bien d’être aimé”

Masculin-féminin

Sexualité et procréation: l’enfant précieux

• Le sperme et le lait. Masturbation et allaitement chez Samuel-Auguste Tissot (1728-1797)
• L’expérience de l’accouchement sous la plume
• L’époque des révolutions sexuelles. L’évolution des habitudes sexuelles au XVIIIe et au début du XIXe siècle

Bibliographie

Iconographie

Impressum

Presse

Compte-rendu dans le numéro 129/2021 de la Revue historique vaudoise

C’est une disposition de planètes particulièrement opportune qui a pu donner lieu, dans nos parages, à l’exposition et à l’ouvrage dont il est ici question : il y a des travaux menés avec talent, obstination et minutie par des chercheurs lausannois autour des cultures sexuelles de l’Ancien régime, des documents personnels, des pratiques éducatives (prodiguées notamment aux jeunes femmes) et des formes d’expression du sentiment amoureux ; il y a des collections patrimoniales très riches d’objets propres à illustrer et à rendre sensible le sujet traité ; il y a les attentes d’un public devenu très éclairé, ouvert et même demandeur quand il s’agit d’amour et de sexualité. Car c’est bien de cela dont il est question (il est vrai, dans les limites du cadre temporel du XVIIIe siècle) dans cet ouvrage magnifiquement édité qui fait honneur, contre les facilités dans lesquelles on aurait pu tomber, à la finesse d’analyse, à la pluralité des approches, à une prudence judicieuse (et non pas timide), à la pratique d’une histoire culturelle qui se construit à partir des sources, non pas au-dessus d’elles sous l’injonction de la mode ou de parti-pris. Au surplus, des textes clairs et aérés, fondés sur beaucoup de savoir, mais respectueux d’un lectorat le plus large possible : en un mot, ce livre est une vraie réussite – comme l’avait été l’exposition qu’il avait accompagnée au Musée national suisse de Prangins.

L’ouvrage est divisé en six sections, généralement ouvertes par un texte de synthèse et complétées par des études de cas particuliers. Une exception à cette règle : la partie intitulée « Masculin-féminin » qui ne comporte que des illustrations, ce qui est peut-être un peu dommage au vu de l’importance du sujet. Et pour finir, comme une heureuse surenchère, avec la dernière partie consacrée à la sexualité, à la procréation et à la maternité où s’enchaînent trois textes consistants, sans compléments.

La première section intitulée « La chair sous contrôle : du péché au délit » est introduite par des éclaircissements d’Aline Johner, nourris par des données précises notamment sur les taux de conceptions prénuptiales répertoriées dans diverses communes du Pays de Vaud et du Valais, avec des différences surprenantes par l’ampleur des chiffres entre terres catholiques et protestantes, ces dernières révélant un taux beaucoup plus élevé qui suggère une plus grande permissivité. Suivent les descriptions de documents qui, entre représentations de coiffes infamantes et pièces du procès d’un homosexuel « corrupteur de la jeunesse », permettent de se faire une idée de ce que pouvait signifier, dans la vie concrète des hommes et des femmes, l’application des normes établies par les Églises et les États.

Cette heureuse alternance entre présentation synthétique des résultats de la recherche et exposition d’objets particuliers est poursuivie dans la suite du volume ; elle donne à voir de façon très suggestive et convaincante ce que signifie, en histoire, le travail qui consiste à réunir, décrire et interpréter des sources pour pouvoir s’avancer ensuite dans des considérations de plus large amplitude. La deuxième partie, « Libre, libéré, libertin » est consacrée à la culture libertine du siècle des Lumières, considérée sous le point de vue de l’histoire de l’art. Angela Benza et Bérangère Poulain évoquent certains thèmes de l’iconologie libertine (l’escarpolette, la patineuse, le berger endormi). Propos richement illustré dans les vignettes qui l’accompagnent où il est question de décors galants et d’objets au pouvoir d’évocation érotique particulier. « Pour le meilleur et pour le pire » : l’expression annonce la troisième partie où il est question du mariage. Maïla Kocher Girinshuti présente d’abord ce que ses recherches lui ont permis d’établir pour ce qui regarde la préparation au mariage des jeunes femmes et en particulier le poids de leur consentement, observations qui révèlent sous le regard des premières intéressées, comment se transforme petit à petit la conception même du mariage, mais aussi par quelles stratégies les jeunes femmes s’efforcent d’échapper à des choix quand ils ne sont pas les leurs. Une étude de cas (la Genevoise Suzanne Descombes) et un rappel éclairant sur les prononcés du consistoire de Lausanne au sujet des violences conjugales viennent compléter le chapitre. Après le mariage vient « L’amour dans tous ses états » ; cette quatrième partie nous livre d’abord, sous la plume de Jasmina Cornut, quelques pépites trouvées dans les correspondances de conjoints éloignées (le plus souvent pour cause de service étranger) où s’épanche, de façon parfois poignante et souvent touchante, l’expression d’un sentiment authentique que les correspondants voudraient savoir mettre en mots plus habilement. Autant de preuves que l’amour conjugal n’est pas forcément un luxe plus ou moins mièvre réservé aux bergeries. Des aperçus sur des correspondances amoureuses hors normes (homosexuelles ou socialement dépareillées) prolongent judicieusement le texte principal.

Suivent la cinquième partie dont il a déjà été question (Masculin-féminin ») et la sixième qui mérite qu’on s’y arrête au moins brièvement ; car ce sont trois textes qui y sont réunis sous le titre « Sexualité et procréation : l’enfant précieux ». C’est d’abord Miriam Nicoli qui apporte des ajustements très bien informés aux banalités qu’on perpétue généralement sur le compte du docteur Tissot et de ses écrits relatifs à la vie sexuelle. Ensuite, Sylvie Moret-Petrini rend compte des témoignages recueillis dans différents écrits personnels sur l’épreuve de l’accouchement, vue par les femmes et par les hommes. La partie, mais en réalité le livre entier est clos par une mise au point de Sandro Guzzi-Heeb, dans une perspective plus générale, sur l’évolution des habitudes sexuelles au XVIIIe et au début du XIXe siècle, évolution que l’historien n’hésite pas à qualifier de révolutions, le « s » du pluriel étant ici particulièrement requis.

Entre historiennes et historiens, conservatrices et conservateurs de nos différentes institutions patrimoniales (on s’en voudrait de ne pas citer les noms d’Alexandre Fiette, Michèle Robert, Jean-Claude Rebetez, Marc-Henri Jordan, Nathalie Marielloni, Frédéric Sardet, Damien Bregnard) harmonieusement réunis par Nicole Staremberg, le beau monde qui a contribué à ce volume nous livre, d’une réalité particulièrement difficile à saisir, un tableau varié et attrayant. Mutations, transformations, évolutions, révolutions : tout ce livre illustre parfaitement comment le souci de réforme, véritable obsession du Siècle des Lumières, s’est concrétisé sur ce chapitre pourtant difficile à saisir que sont le sentiment amoureux et la sexualité.

François Rosset

 

 

Cupidon décoche ses flèches au château de Prangins


Lors de vos courses scolaires passées, vous avez peut-être considéré que la visite d’un musée avait tout d’une corvée insupportable et ennuyeuse, il est temps alors de vous rendre de toute urgence au Musée national à Prangins et de vous munir du catalogue d’exposition publié par les Editions Antipodes sous le titre« Et plus si affinités … Amour et sexualité au 18e siècle » et conçu sous la direction de l’historienne et conservatrice Nicole Staremberg. Le seul risque que vous courez, c’est d’attraper, peut-être, le virus de l’histoire contre lequel aucun vaccin n’a été découvert à ce jour.

A Prangins, vous ferez notamment plus ample connaissance avec un séducteur aussi célèbre que le Valmont des Liaisons dangereuses, mais celui-là bien réel et dont le patronyme est devenu un nom commun: Casanova, qui a profité de son voyage en Suisse en 1760 pour accroître son tableau de chasse et y épingler quelques furtives conquêtes supplémentaires.
Ce catalogue d’exposition met aussi en évidence les correspondances intimes et conjugales où se dévoilent les manières d’aimer au siècle des Lumières. On y découvre des élites fortement imprégnées par la littérature romanesque et les best sellers de Rousseau ou de Goethe dont le sentimentalisme déteint sur leur prose épistolaire. Mais si l’on ose évoquer dans ces courriers intimes la propension aux larmes sentimentales, les épistoliers romands n’osent alors guère évoquer sans ambages la sexualité, tant les normes de pudeur sont encore dominantes dans la société. Une rareté du XVIIIe siècle figure dans cet ouvrage : des extraits de la correspondance amoureuse de deux officiers aux Gardes suisses à Paris. Abram Amédroz a échangé avec Wolfgang de Gingins 177 lettres de 1749 à 1789.
Correspondance d’autant plus rare que l’Eglise ne tolérait guère l’homosexualité, ce qui explique généralement la destruction de telles missives. Amédroz, très conscient des risques qu’il prend en adressant de telles lettres, se garde d’ailleurs bien de signer ses messages lors des premières années de leurs relations. La sexualité n’a pas été que cadrée par le discours religieux, les médecins des Lumières ont eu leur mot à dire sur le sujet. Le célèbre médecin lausannois Samuel-Auguste Tissot, très recherché de son temps, est l’auteur notamment de «L’onanisme ou dissertation sur les maladies produites par la masturbation», publié en 1760 et qui, à en croire les tirages impressionnants, a passionné les foules.
Ce traité a été effectivement réédité plus de 60 fois entre 1760 et 1886. Le titre dévoile clairement les couleurs sombres sous lesquelles le médecin suisse peint la masturbation, qui pourrait conduire ses adeptes à affaiblir dangereusement leur corps et leurs facultés mentales, le risque ultime et néfaste pour la société en général consistant à devenir totalement impuissant.
Parions que ces prochains mois le Musée national de Prangins risque d’être davantage bondé que nos discothèques où certains cherchant désespérément à être transpercés par les flèches de Cupidon.

Nicolas Quinche, La Côte, 19 juin 2020

Florence Grivel nous en dit plus sur le livre et l’exposition au Musée National de Prangins dans l’émission de radio Vertigo de Laurence Froidevaux sur la RTS La Première (22 mai 2020) >> écouter la séquence