Finalités et usages de la formation professionelle

Apprendre un métier, trouver un emploi, poursuivre ses études ?

Kuehni, Morgane, Lamamra, Nadia, Rey, Séverine,

ISBN: 978-2-88901-196-4, 2021, 295 pages, 25€

La formation professionnelle remplit divers objectifs selon les contextes nationaux, les périodes historiques ou encore les publics considérés : former à un métier, insérer sur le marché du travail, inclure les plus fragiles ou encore permettre la poursuite vers les études supérieures.

Format Imprimé - 32,00 CHF

Description

Cet ouvrage, destiné tant à des chercheur·e·s qu’à des acteurs et actrices de terrain, met en exergue les attentes formulées à l’égard de la formation professionnelle et les lignes de tension qui la traverse. S’inscrivant dans des contextes historiques et nationaux variés (France, Espagne, Suisse), les différents chapitres réunis proposent des regards croisés et interdisciplinaires sur cette filière de formation, souvent considérée comme le « parent pauvre » de la recherche. Ils livrent une analyse des enjeux politiques et économiques de la formation professionnelle et portent une attention particulière aux parcours de formation, aux rapports à l’emploi et à l’insertion, mais aussi aux usages que font les acteurs et les actrices de cette voie professionnelle et de ses diplômes.


Ouvrage collectif sous la direction de :

Nadia Lamamra est professeure à la Haute école fédérale en formation professionnelle (HEFP).
Morgane Kuehni est professeure à la Haute école de travail social et de la santé (HETSL).
Séverine Rey est professeure à la Haute Ecole de santé Vaud (HESAV).

Table des matières

INTRODUCTION. LA FORMATION PROFESSIONNELLE : DES FINALITÉS ET DES USAGES EN TENSION
Nadia Lamamra, Morgane Kuehni et Séverine Rey

ENJEUX POLITIQUES ET ÉCONOMIQUES DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE

1. LA FORMATION PROFESSIONNELLE DANS LE SYSTÈME ÉDUCATIF FRANÇAIS : UNE MÉTAMORPHOSE PERMANENTE AU SERVICE D’UNE MEILLEURE INSERTION DES DIPLÔMÉ·E·S ?
Fabienne Maillard

2. TENSIONS ET COMPROMIS DU « MODÈLE SUISSE » DE FORMATION PROFESSIONNELLE. UNE PROSPECTION HISTORIQUE
Lorenzo Bonoli

3. FORMATION PROFESSIONNELLE : DES JEUNES QUI CHOISISSENT OU QUI SONT CHOISI·E·S ?Rafael Merino

4. L’ENSEIGNEMENT TECHNIQUE ET PROFESSIONNEL À L’ÉPREUVE DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE : L’EXEMPLE FRANC-COMTOIS (1939-1945)
Maud Cussey Besançon

PARCOURS DE FORMATION ET D’INSERTION

5. TRAJECTOIRES D’APPRENTI·E·S EN FRANCE AUX XVIIIE ET XIXE SIÈCLES : DES MOBILITÉS SOCIALEMENT DIFFÉRENCIÉES
Claire Lemercier

6. L’APPRENTISSAGE COMME MODE DE FORMATION FACILITANT L’INSERTION PROFESSIONNELLE : DES MÉCANISMES QUI SE RÉPÈTENT À TOUS LES NIVEAUX DE FORMATION ?
Thomas Couppié et Céline Gasquet

7. OBTENIR UN CFC, ET APRÈS ? PROFILS ET PARCOURS POSTSECONDAIRES II DES JEUNES DIPLÔMÉ·E·S
Karin Bachmann Hunziker, Sylvie Leuenberger Zanetta, Rami Mouad et François Rastoldo

8. PORTRAIT DES JEUNES NEET SUR VINGT ANS : LE CAS DES DIPLÔMÉ·E·S DE CAP-BEP
Magali Danner, Christine Guégnard et Olivier Joseph

USAGE SOCIAL ET BIOGRAPHIQUE DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE ET DE SES DIPLÔMES

9. LES JEUNES, LA FORMATION PROFESSIONNELLE ET LE RAPPORT AU MÉTIER EN FRANCE À TRAVERS L’ENQUÊTE JEUNESSE DE 1966
Stéphane Lembré et Marianne Thivend

10. LA VIE EN CAP
Gilles Moreau

11. RECOURIR À UN GROUPEMENT D’EMPLOYEURS D’INSERTION ET DE QUALIFICATION POUR FAVORISER LA « DIVERSITÉ » EN ENTREPRISE. DE L’INSERTION DE QUI PARLONS-NOUS ?
Maël Dif-Pradalier

ANNEXES

LISTE DES AUTEUR·E·S

Presse

«DEVENIR EMPLOYÉ DE COMMERCE FAIT TOUJOURS RÊVER»

Entre mutations du travail et l’ère du Covid, l’apprentissage se voit chamboulé. Quelles sont les filières délaissées et celles qui restent convoitées ? La pandémie a-t-elle changé les projets des jeunes ?

Entretien avec Nadia Lamamra, professeure à l’HEFP, juste avant le Salon des métiers à Lausanne.

 

Les places d’apprentissage manquent quand la conjoncture se détériore. Quelle est la situation aujourd’hui après le Covid ?
Elle a été passablement impactée, et même si elle reste bonne en Suisse, il y a quand même moins de places d’apprentissage. Selon le baromètre de la transition, 44% des entreprises suisses déclarent avoir été touchées par le chômage partiel et 15% des entreprises formatrices ont des difficultés à recruter. Du côté des jeunes, 17% de celles et ceux ayant terminé leur scolarité en été 2021 disent avoir dû changer leurs plans, notamment en modifiant leur choix soit de filière (voie générale au lieu de l’apprentissage), soit de métier. Bien sûr, les entreprises, qui ont dû licencier, peuvent engager des apprentis, mais quelle sera la qualité de la formation? Les entreprises formatrices en Suisse sont essentiellement des PME, celles qui ont été les plus touchées par la crise. Elles ont déjà de grandes pressions de rentabilité, avec moins de personnel, on peut imaginer que le temps à disposition des apprentis sera encore réduit et que l’encadrement deviendra plus compliqué.

L’apprentissage, formation duale, est-il une voie royale ou une voie de garage ?
La perception est très différente selon les régions. Seuls environ 50% des jeunes Romands contre 70% des jeunes Alémaniques choisissent l’apprentissage. On voit qu’en Suisse alémanique, c’est une voie qui est assez valorisée, même par les familles, alors qu’en Suisse romande, on a davantage intégré le modèle français, où la voie royale reste la voie académique. Il faut souligner qu’en Suisse, on met deux mois en moyenne pour trouver un premier emploi après l’obtention d’un CFC. Ce qui est très peu en comparaison internationale. Mais il y a encore du travail à faire dans les représentations pour valoriser la formation duale, notamment à Genève, canton où il y a le moins de formations par apprentissage.

Les mutations dans le monde du travail sont nombreuses. Qu’est-ce qui a le plus changé dans l’apprentissage ?
Sans doute l’accélération des rythmes et la flexibilité. La nécessité de passer d’un poste à l’autre est attendue dans certains métiers. De même que la pression de la productivité s’est accrue. Les formateurs, quant à eux, cumulent les casquettes, ils doivent à la fois produire et former. On pense souvent à l’impact de la digitalisation mais, sur le terrain, ce n’est pas le facteur qui est le plus souvent évoqué. Bien sûr, l’arrivée de nouveaux systèmes numérisés de production a changé certains métiers, parfois en mieux, parfois en ajoutant du stress. Dans l’hôtellerie, par exemple, l’arrivée des sites d’évaluation a créé une pression et une nouvelle charge sur les hôteliers qui doivent gérer leur travail tout en restant attentif à ce qui se passe sur les réseaux.

Pourquoi est-ce si difficile d’intégrer le monde du travail ? Quels sont les principaux écueils pour un jeune en 2021 ??
La période de transition s’est allongée, elle est devenue plus complexe et chaotique. Environ 75% des jeunes entrent dans une filière du Secondaire II de manière directe après l’école obligatoire, le temps d’attente pour les autres peut aller jusqu’à deux ans, voire plus. En formation professionnelle, cela a à voir avec la recherche d’une place d’apprentissage. Tout dépend du parcours scolaire antérieur et des secteurs d’activités ou encore de l’origine sociale ou migratoire, les jeunes ne sont pas égaux face à la transition. Il y a aussi le choc du passage de l’école au monde du travail, le saut entre une logique de formation et une logique de production, entre un environnement adolescent et un environnement adulte. Outre la fatigue liée aux horaires de travail, ceux-ci ont aussi un impact sur les activités de loisirs, certains jeunes doivent ainsi arrêter leur activité sportive, dont les horaires sont calqués sur ceux de l’école. Selon les secteurs, il y a une rudesse et une pénibilité physique. C’est une étape assez dure, en fait, même s’il y a plein d’aspects enthousiasmants, comme entrer dans un métier, trouver un sens et obtenir un salaire.

Le taux de rupture des contrats avant la fin de la formation est de 21 %. C’est énorme…
C’est beaucoup, mais ce pourcentage est assez stable dans le temps. Dans les autres filières, on trouve aussi plein de jeunes qui se réorientent, il faut relativiser un peu. Une partie des apprentis arrêtent parce qu’ils ont choisi des filières par défaut. On trouve aussi des problèmes classiques d’ordre relationnel, de conditions de formation, de conditions de travail difficiles. Les secteurs les plus touchés par les arrêts d’apprentissage sont l’hôtellerie, la restauration et le bâtiment, parce que les conditions de travail et les horaires y sont très difficiles. Et puis, ce sont des métiers qui ne sont pas toujours valorisés socialement.

Ce qui explique la perte d’attrait de ces filières ?
Oui, ces secteurs, ainsi que les métiers de la viande font moins rêver. Chacun développe des stratégies différentes pour attirer les apprentis. La filière carnée a fait de grandes réformes pour proposer des voies de formation différenciée, avec d’un côté la vente-traiteur et de l’autre l’abattage-dépeçage. Mais le boucher a de moins en moins bonne presse, c’est un métier dur, où il faut travailler dans le froid des frigos, gérer les grosses pièces de viande. D’autres secteurs mettent l’accent sur la publicité, avec des affiches assez folles, genre superhéros qui deviennent électriciens. Les carrossiers suisses, qui peinent aussi à recruter, ont misé sur une formation de meilleure qualité. L’idée est de labelliser les entreprises qui garantissent une qualité d’accompagnement.

Est-ce que les formations restent encore genrées ?
Oui, ça n’évolue pas très vite. Certains métiers en santé sociale restent très féminisés, alors que les métiers techniques et l’informatique restent encore des bastions masculins. Il y a très peu de métiers mixtes, à part les employés de commerce, les gestionnaires de vente et les médiamaticiens, nouvelle profession qui se situe entre le graphisme, le marketing et l’informatique. Bien sûr, dans l’absolu, tout est possible, mais on est encore dans une situation de pionniers et de pionnières.

On trouve des filles en carrosserie, mais peu de garçons assistants-dentaires…
Tous deux rencontrent des difficultés, mais pas au même moment. Les garçons, qui entrent dans une profession féminisée, sont généralement bien accueillis. L’écueil pour eux est en amont, quand ils annoncent leur choix à leur entourage: un garçon qui veut faire esthéticien est soupçonné d’homosexualité.  Par contre, une fois en poste, les pionniers sont très vite incités à poursuivre leur formation, soit à occuper des places à responsabilité. Les éducateurs de la petite enfance deviennent rapidement directeurs de crèche… Pour les filles, c’est plutôt valorisant d’entrer dans une voie traditionnellement masculine. Par contre, la résistance apparaît souvent au niveau des collègues, voire des clients. Il y a parfois un fonctionnement de repli avec des mises à l’épreuve, du harcèlement. Oui, les filles peuvent tout faire, y compris de la mécanique auto, mais la réaction du collectif de travail est parfois dure. Le taux de résiliation de contrats des pionnières est d’ailleurs supérieur à la moyenne.

Quelles sont les métiers qui font vraiment rêver les jeunes ?
La voie la plus répandue reste employé de commerce. C’est un emploi stable, avec des horaires supportables et des possibilités de carrière et ça rassure les familles ! L’informatique continue à faire rêver aussi. Assistant en soins et santé communautaire est une nouvelle formation avec CFC, qui se situe entre aide-soignante et infirmière et qui attire pas mal de monde. Sinon, la vente est toujours un secteur très attractif pour les jeunes. La mécanique auto reste encore tout juste dans le top ten. Par contre, en dix ans, les métiers de l’artisanat et du bâtiment ont disparu du classement de tête.

Et le métier d’influenceur, influenceuse… ?
Il n’y a pas encore de CFC ! Il faudra voir si les organisations du monde du travail s’adaptent à l’avenir. Ce trend fait certainement rêver les jeunes, mais ça ne se voit pas encore dans les statistiques.

230 spécialités d’apprentissage sont reconnues par la Confédération, dont certaines ne survivront ni à la délocalisation ni aux robots. Quels conseils donneriez-vous à un-e futur apprenti-e ?
C’est compliqué, on peut tout délocaliser y compris les métiers intellectuels. On n’est pas mieux protégé quand on est qualifié. De même, on peut robotiser pas mal de choses…  L’évolution aura donc surtout à voir avec des choix politiques, des choix de société. Aux futur-e-s apprenti-e-s, je dirais qu’il faut prendre le temps de choisir, ce n’est pas grave d’essayer et de changer. Certains parents rêvent encore pour leurs enfants du parcours linéaire et lisse, que l’on a connu dans la période des Trente Glorieuses et qui reste la référence. Mais les trajectoires contemporaines ont énormément changé. Elles sont devenues chaotiques, morcelées, elles s’arrêtent et bifurquent. Il y a des pauses, des moments de formation en cours d’emploi. C’est une tendance lourde dans tous les pays occidentaux. La difficulté en Suisse est que l’on doit choisir très tôt, à 14 ans. Mais il faut dédramatiser les arrêts d’apprentissage et se dire qu’il y a toujours plusieurs voies possibles.

Article de Patricia Brambilla, Migros Magazine, 14 octobre 2021