Histoire partagée, mémoires divisées

Ukraine, Russie, Pologne

Amacher Korine, Aunoble Éric, Portnov Andrii,

Ouvrage collectif, ISBN: 978-2-88901-169-8, 439 pages, 30€, 2020

Au travers d’une trentaine d’éclairages rédigés par des spécialistes de l’Europe centrale et orientale, cet ouvrage illustré en couleur montre comment, de l’histoire à la mémoire, des « romans nationaux » antagonistes sont écrits.

Format Imprimé - 38,00 CHF

Description

Déboulonnement de statues de Lénine en Ukraine ; réhabilitation du passé impérial et stalinien en Russie ; nouvelle «politique historique» officielle en Pologne: depuis la chute du communisme en 1989-1991, les questions mémorielles sont au centre de l’actualité polonaise, ukrainienne et russe. Elles alimentent les batailles géopolitiques en cours autour de l’ancrage européen de la Pologne ou de l’Ukraine, de l’annexion de la Crimée ou de la guerre dans le Donbass.
Or, la Russie, l’Ukraine et la Pologne sont liées par une histoire commune où les conflits font disparaître les cohabitations et la diversité humaine de ces territoires. En éclairant des espaces, des événements et des figures qui ont été l’objet de récits historiques divergents, voire conflictuels, cet ouvrage montre comment, de l’histoire à la mémoire, des «romans nationaux» antagonistes sont écrits.

Table des matières

INTRODUCTION
Korine Amacher, Éric Aunoble

ESPACES ET TERRITOIRES
La Rous de Kiev (IXe-XIIIe siècles), Andreas Kappeler
La République polono-lituanienne (1385-1793), Daniel Beauvois
La « Nouvelle Russie », Denys Shatalov, Andrii Portnov
La Crimée, Korine Amacher

ÉVÈNEMENTS
Le Temps des Troubles (1604-1613), Wladimir Berelowitch
Révolutions et guerres (1917-1921), Éric Aunoble
Ukrainisation, Viktoriia Serhiienko
La Grande Famine (1932-1933), Nicolas Werth
Le Pacte germano-soviétique (1939), Gabriel Gorodetsky
Katyn (1940), Andre Liebich
Le massacre de Babi Yar (1941), Luba Jurgenson
Les massacres de Volynie (1943), Andrii Portnov
Le 8/9 mai, Mischa Gabowitsch
« L’Opération Vistule » (1947), Catherine Gousseff
Solidarno´sc´, Andre Liebich

FIGURES
Les cosaques zaporogues, Andreas Kappeler
Bohdan Khmelnytsky (1595-1657), Volodymyr Masliychuk, Andrii Portnov
Ivan Mazepa (1639-1709), Volodymyr Masliychuk
Lénine, la « Grande-Russie » et l’Ukraine, Roman Szporluk
Felix Dzerjinski (1877-1926), Éric Aunoble
Symon Petlioura (1879-1926), Thomas Chopard

HISTOIRE PARTAGÉE, MÉMOIRES DIVISÉES : UKRAINE, RUSSIE, POLOGNE
Staline et la Pologne, Dariusz Jarosz
Jósef Piłsudski (1867-1935), Mariusz Wołos
Andreï Cheptytsky (1865-1944), Antoine Nivière
Stepan Bandera (1909-1959), Andrii Portnov

MONUMENTS, MUSÉES, LOIS ET CULTURES MÉMORIELLES
Mémoire et monuments, Vita Susak
Europe centrale et orientale : compétitions victimaires, histoires partagées, Paul Gradvohl
Les cultures mémorielles en Europe au miroir des lois sur le passé : une dichotomie « Est-Ouest » ?, Nikolay Koposov

CARTES

INDEX DES NOMS PROPRES

INDEX GÉOGRAPHIQUE

AUTEUR·E·S

Presse

“Des pays en concurrence sur le passé d’un territoire allant de l’Oder à la Volga”

L’histoire de l’espace de l’Europe orientale est complexe car elle est le fruit de l’éclatement de trois empires (Russie, Allemagne et Autriche-Hongrie), au sortir de la Première Guerre mondiale, d’importantes modifications de frontières au profit de l’URSS en 1945 et de tracés de limites changeants entre ex-républiques soviétiques. À ceci s’ajoutent les conséquences de l’existence de la Rus’ de Kiev et de la République polono-lituanienne ; ces deux pays ayant d’ailleurs chacun une durée de vie approximative de quatre siècles, mais à des époques totalement différentes, ce qui explique que ces deux entités aient pu occuper des espaces communs (notamment la Bukovine, la Galicie et la Ruthénie). Des lieux fortement liés à la mémoire d’un pays contemporain se retrouvent aujourd’hui dans un autre état. Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls cas puisque l’on sait notamment que le mont Ararat, symbole de la République d’Arménie, se retrouve en Turquie depuis le début des années 1920 (il a fait partie du territoire de l’Arménie russe durant près d’un siècle) et que de très nombreuses cités autrefois germaniques ont maintenant, sous un autre nom, un avenir polonais, voire même russe (comme Königberg/Kalingrad).

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, des populations fort différentes du point de vue de la langue maternelle et de la religion cohabitaient dans une même ville et même dans certains villages. Ce n’est plus une question d’actualité pour la Pologne (alors que ce fut une grande source de tensions dans l’Entre-deux-guerres) mais est de nos jours un problème crucial en Ukraine. Ce dernier pays a non seulement connu un agrandissement spectaculaire en 1945 mais a été la seule des républiques soviétiques à connaître une modification positive de ses frontières à l’époque de l’URSS.

Cet ouvrage est composé de près d’une trentaine de contributions regroupées en quatre ensembles, à savoir “Espaces et territoires”, “Évènements”, “Figures”, “Monuments, musées, lois et cultures mémorielles”. Dans le premier groupe, on trouve une évocation de la Rus’ de Kiev et de la République nobiliaire polono-lituanienne. Cette dernière naquit en 1385 avec le mariage du grand-duc Ladislas II Jagellon (né vers 1360 à Vilnius et mort le 1 juin 1434 à Gróde) avec Edwige d’Anjou reine de Pologne, fille du roi Louis Ier de Hongrie, une des lointaines descendantes de Charles II d’Anjou , roi de Naples jusqu’en 1309 et comte de Provence, Maine et Anjou mais aussi neveu de Saint-Louis. Ce mariage se fait car Ladislas II Jagellon accepte de se convertir au catholicisme, faisant ainsi basculer les Lituaniens païens vers Rome alors que l’orthodoxie avait là un processus d’évangélisation. Rappelons par ailleurs que le duc d’Anjou, fils de Marie de Médicis, fut roi de Pologne brièvement entre 1373 et 1375 sous le nom d’Henri Ier, avant de devenir Henri III en France. D’autres souverains polonais finirent d’ailleurs leur vie en France ou aux marges de celles-ci, en raison des invasions étrangères comme Jean Casimir II Vasa au milieu du XVIIe siècle et Stanislas Ier (Leszczynski) devenu duc de Lorraine en 1737.

Les sarmates sont revendiqués comme ancêtres par la noblesse polonaise et tout un mode de vie et univers culturel en découle de la fin du XVIe jusqu’à la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans le pays dont la capitale est alors Lublin. Aujourd’hui tant les prétendues valeurs du sarmatisme (une idée protochroniste qui justifie une identité unique) que la nostalgie des territoires de l’est fleurissent, en se gardant d’évoquer tant l’intolérance religieuse que le statut des serfs ruthéniens de cette ancienne république polonaise.

La Rous de Kiev a la particularité aujourd’hui d’être le mythe fondateur tant de l’Ukraine que de la Russie ; une remarque toute personnelle est qu’elle pourrait d’ailleurs l’être , mais ce n’est pas le cas, aussi de la Biélorussie. D’ailleurs cette dernière fut aussi une partie de la République nobiliaire polono-lituanienne et la bataille d’Orcha du 8 septembre 1514, victoire de soldats biélorusses, polonais et lituaniens sur les Moscovites, y fut célébrée assez largement peu après l’indépendance. L’histoire de la Retraite de Russie est d’autre part intimement liée à celle de la Biélorussie, en effet en 1812, l’empereur français évite l’anéantissement de son armée en franchissant la rivière Bérézina, près du village de Stoudienka. Toutefois c’est la Grande Guerre patriotique qui a progressivement servi de mythe unificateur central dans ce pays.

La christianisation de la Rous de Kiev se fit sous le règne de Vladimir qui fut baptisé en Crimée et Moscou considère que l’ensemble des Ukrainiens et des Russes constituent un seul et même peuple. Ceci n’est pas sans conséquences et a abouti à l’occupation russe tant de la Crimée que du territoire du Donbass.
Le second ensemble évoque bien des drames, dont en particulier l’Opération Vistule de 1947 qui vit des Ukrainiens, habitant l’est de la Pologne (dans ses frontières de 1945), déplacés dans les régions occidentales polonaises récemment prises à l’Allemagne. Auparavant, dans les deux sens, des transferts importants de Polonais et d’Ukrainiens s’étaient produits pour homogénéiser la population de la Pologne et de l’Ukraine. Ajoutons que, à la fin du mois de janvier 1946, des soldats du 34e régiment d’infanterie polonais, pénétrèrent dans le village de Zawadka Morochowska, peuplé d’Ukrainiens et commirent un massacre de nettoyage ethnique afin de réguler la population de la Pologne qui avait renaît de ses cendres.

D’autres évènements aux conséquences dramatiques sont évoqués auparavant dont le massacre de Polonais en Galicie devenue ukrainienne en 1945 par des nationalistes ukrainiens de l’UPA organisation passée en opposition aux nazis, après que ses membres aient plutôt bien accueilli les Allemands et avoir bénéficié parfois de leur protection, un massacre de juifs dans un village d’Ukraine, la Grande Famine qui frappe l’Ukraine au début des années trente, le massacre des officiers polonais à Katyn (près de Smolensk).

Les personnalités évoquées dans la troisième division, le sont de manière individuelle à l’exception des cosaques zaporogues. On trouve après Bohdan Khmelnytisky, un noble polonais qui se réfugia chez des cosaques zaporogues ; il rassembla une armée de plus de 80 000 Ukrainiens (qui massacrèrent de nombreux juifs) et battit plusieurs fois les armées polonaises. Ce sont ensuite les figures de l’ancien page de la cour de Pologne Ivan Mazepas qui devint hetman des cosaques ukrainiens autour de 1700 et rêva d’une principauté autonome, Lénine dans ses rapports avec l’Ukraine, Félix Dzerjinski, Symon Petliuora qui joua un grand rôle dans la courte indépendance ukrainienne qui suivit la fin de la Première Guerre mondiale et fut accusé à tort d’avoir favorisé des pogroms, Staline avec l’idée qu’il se faisait de la Pologne, le dirigeant polonais de l’Entre-deux-guerres Josef Pilsudski, Andreï Cheptytsky métropolite ukrainien uniate de l’église et Stepan Badera nationaliste ukrainien ayant passé son temps d’adolescence dans le nouvel état de Pologne et qui ne serait pas devenu un allié de l’Allemagne contrairement à ce qui est généralement dit.

La dernière partie, consacrée aux lieux et idéologies mémorielles, se penche en particulier sur le devenir de monuments, objets et statues de l’époque soviétique, destinés à célébrer des moments d’indépendance, des événements clés de l’histoire nationale (qui peuvent d’ailleurs avoir une dimension religieuse), à des massacres ou des accidents (comme le crash à Smolensk de l’avion qui en 2010 transportait le président polonais Lech Kaczyński). Une comparaison est de plus faite entre les cultures mémorielles de l’Europe orientale et celle de l’Europe occidentale. On apprécie les nombreuses cartes de géographie historique en couleurs même si on aurait voir certaines dans des dimensions plus grandes.


Critique sur le site dédié aux livres d’Histoire Grégoire de Tours, 26 mai 2021

 

 

Réécrire le «roman national» : article de Gilles Labarthe paru dans La Liberté le 15 mars 2021.

 

Culture mémorielle

Enjeux de mémoires croisées

Riche idée de comparer la mémoire et l’histoire de ces « terres de sang » qu’ont été ces trois pays.

Dans une trentaine de communications, les auteurs proposent d’étudier en quelques grands thèmes – les espaces, les événements, les figures et les musées – les différences et les points communs entre ces trois espaces nationaux. Les différentes lois mémorielles adoptées depuis les années 2000 viennent souligner les enjeux, de la Russie poutinienne qui rejette le questionnement de la Grande Guerre patriotique, à la Pologne, refusant de voir que des Polonais ont soutenu l’Allemagne nazie. L’Ukraine, elle, interdit la négation des crimes contre l’humanité. Interroger le passé commun en sou-ligne l’utilité pour le présent. Et pour constater que si la mémoire est centrale, elle est souvent à voire anti-historique, quand elle n’est pas exclusivement au service des idéologies.

Ces regards croisés témoignent de la complexité territoriale et de l’enchevêtrement pluri-national, dont la Russie est l’acteur dominant et surtout opprimant, comme le montre l’annexion de la Pologne et d’une partie de l’Ukraine en 1772 jusqu’à l’annexion de l’Ukraine et au partage de la Pologne en 1939 en passant par leur mise sous tutelle après 1945. C’est seulement depuis 1989 que des mémoires nationales s’expriment pour le meilleur et pour le pire. Les hommages rendus aux résistants de Solidarnosc ne peuvent occulter la mise en valeur d’authentiques nazis comme celle de l’Ukrainien Stepan Bandera ou de Felix Dzerjinski en Russie alors qu’il est honnis en Pologne.

L’ouvrage permet aussi d’analyser les mémoires conflictuelles des crimes, ceux commis par le pouvoir soviétique, de la grande famine en Ukraine aux massacres de Katyn, par les Ukrainiens contre les Polonais à Volynie, ou la difficile reconnaissance de l’antisémitisme de Babi Yar à Varsovie.

Article de Sylvain Bouloque, Journal mensuel L’Ours, 26 avril 2021

 

Un sauvetage controversé

Les historiens se sont longtemps méfiés des témoignages et mémoires qui, pourtant, transmettent des expériences passées difficiles à repérer dans une archive traditionnelle. Selon Henry Rousso, qui s’en est fait l’historien, ces documents établissent un « lien affectif » indispensable entre les vivants et les morts. Or, plus ces mémoires et témoignages sont interrogés, plus ils révèlent leur hétérogénéité, ce qui soulève d’autres questions. Ainsi, dans le cas particulier de l’histoire de la Shoah en Bulgarie, l’historienne Nadège Ragaru s’étonne de leurs usages contradictoires et découvre leur sens en les intégrant au champ plus large de « l’histoire des savoirs ». Plus classiquement, mais à point nommé, un ouvrage collectif revient sur les querelles mémorielles dans trois autres pays et cherche comment, depuis l’effondrement du bloc soviétique, de l’histoire à la mémoire, s’écrivent des « romans nationaux » antagonistes.


[première partie de l’article dédiée au livre de Nadège Ragaru, « Et les Juifs bulgares furent sauvés… » Une histoire des savoirs sur la Shoah en Bulgarie. Presses de Sciences Po, coll. « Académique », 380 p., 29 €]

 

On le voit, les complexités du passé, la division des mémoires et les controverses ne datent pas d’hier. Chacun sait qu’en parlant d’histoire on peut parler d’autre chose. Le collectif d’historiens à l’origine du livre Histoire partagée, mémoires divisées élargit la question à trois pays – Ukraine, Russie, Pologne – et à une gamme de sujets plus large. Leur démarche, comme celle de Nadège Ragaru, quoique plus concentrée sur ce que les Polonais appellent « les politiques historiques », témoigne des évolutions récentes de la réflexion sur les débats mémoriels. On n’est plus dans l’opposition histoire versus mémoire, mais dans la compréhension de leurs interpénétrations.  Korine Amacher, Éric Aunoble et Andrii Portnov ont réuni une trentaine d’historiens, fins connaisseurs de ces pays, pour étudier, à partir de moments historiques ou de personnages controversés, les évolutions des débats. Ce sont de remarquables synthèses. Chaque article comprend une présentation historique de l’objet traité, suivie des interrogations dans le pays et des conflits qui s’ensuivent.

Aussi Korine Amacher s’interroge-t-elle, à l’issue d’un panorama ensoleillé de l’histoire de la Crimée, sur la mémoire que « les Ukrainiens peuvent proposer face à l’imposant récit russe ». Ou bien Éric Aunoble, qui traite des révolutions et des guerres entre 1917 et 1921, se demande pourquoi les gouvernements de ces trois pays ont évité de célébrer le centenaire de la révolution russe. Il considère que l’on peut soutenir « à bon droit que les trois États dans leur forme moderne sont nés de la Révolution russe ». Et Andrii Portnov, qui aborde un des objets les plus conflictuels de la région, les massacres de Volhynie en 1943, tente de reconstituer les mémoires, polonaise et ukrainienne, et la polémique récurrente autour de la qualification de génocide.

L’ouvrage ne construit pas des « lieux de mémoire ». Il dégage des objets cristallisateurs de partages et de divisions, sur lesquels s’agrippent de nouveaux (ou d’anciens) romans nationaux. On peut citer encore Daniel Beauvois (sur la République polono-lituanienne, 1385-1793), Wladimir Berelowitch (le temps des troubles, 1604-1613), Viktoriia Serhiliienko (l’ukrainisation bolchevique dans les années 1920), Nicolas Werth (la Grande Famine, 1932-1933), Luba Jurgenson (le massacre de Babi Yar, 1941), Catherine Gousseff (l’opération Vistule, 1947) ou Thomas Chopard (Symon Petloura). L’ensemble, auquel il manque évidemment bien des objets, est à la fois fort enrichissant et très stimulant. Un livre d’une rare qualité.

Article de Jean-Yves Potel, dans le Journal de Littérature, des Idées et des Arts, Article complet du n°124 d’En attendant Nadeau, 2 avril 2021