Histoire partagée, mémoires divisées

Ukraine, Russie, Pologne

Amacher Korine, Aunoble Éric, Portnov Andrii,

Ouvrage collectif, ISBN: 978-2-88901-169-8, 2021, 439 pages, 30€, 2020

Au travers d’une trentaine d’éclairages rédigés par des spécialistes de l’Europe centrale et orientale, cet ouvrage illustré en couleur montre comment, de l’histoire à la mémoire, des « romans nationaux » antagonistes sont écrits.

Format Imprimé - 38,00 CHF

Description

Déboulonnement de statues de Lénine en Ukraine ; réhabilitation du passé impérial et stalinien en Russie ; nouvelle «politique historique» officielle en Pologne: depuis la chute du communisme en 1989-1991, les questions mémorielles sont au centre de l’actualité polonaise, ukrainienne et russe. Elles alimentent les batailles géopolitiques en cours autour de l’ancrage européen de la Pologne ou de l’Ukraine, de l’annexion de la Crimée ou de la guerre dans le Donbass.
Or, la Russie, l’Ukraine et la Pologne sont liées par une histoire commune où les conflits font disparaître les cohabitations et la diversité humaine de ces territoires. En éclairant des espaces, des événements et des figures qui ont été l’objet de récits historiques divergents, voire conflictuels, cet ouvrage montre comment, de l’histoire à la mémoire, des «romans nationaux» antagonistes sont écrits.

Table des matières

INTRODUCTION
Korine Amacher, Éric Aunoble

ESPACES ET TERRITOIRES
La Rous de Kiev (IXe-XIIIe siècles), Andreas Kappeler
La République polono-lituanienne (1385-1793), Daniel Beauvois
La « Nouvelle Russie », Denys Shatalov, Andrii Portnov
La Crimée, Korine Amacher

ÉVÈNEMENTS
Le Temps des Troubles (1604-1613), Wladimir Berelowitch
Révolutions et guerres (1917-1921), Éric Aunoble
Ukrainisation, Viktoriia Serhiienko
La Grande Famine (1932-1933), Nicolas Werth
Le Pacte germano-soviétique (1939), Gabriel Gorodetsky
Katyn (1940), Andre Liebich
Le massacre de Babi Yar (1941), Luba Jurgenson
Les massacres de Volynie (1943), Andrii Portnov
Le 8/9 mai, Mischa Gabowitsch
« L’Opération Vistule » (1947), Catherine Gousseff
Solidarno´sc´, Andre Liebich

FIGURES
Les cosaques zaporogues, Andreas Kappeler
Bohdan Khmelnytsky (1595-1657), Volodymyr Masliychuk, Andrii Portnov
Ivan Mazepa (1639-1709), Volodymyr Masliychuk
Lénine, la « Grande-Russie » et l’Ukraine, Roman Szporluk
Felix Dzerjinski (1877-1926), Éric Aunoble
Symon Petlioura (1879-1926), Thomas Chopard

HISTOIRE PARTAGÉE, MÉMOIRES DIVISÉES : UKRAINE, RUSSIE, POLOGNE
Staline et la Pologne, Dariusz Jarosz
Jósef Piłsudski (1867-1935), Mariusz Wołos
Andreï Cheptytsky (1865-1944), Antoine Nivière
Stepan Bandera (1909-1959), Andrii Portnov

MONUMENTS, MUSÉES, LOIS ET CULTURES MÉMORIELLES
Mémoire et monuments, Vita Susak
Europe centrale et orientale : compétitions victimaires, histoires partagées, Paul Gradvohl
Les cultures mémorielles en Europe au miroir des lois sur le passé : une dichotomie « Est-Ouest » ?, Nikolay Koposov

CARTES

INDEX DES NOMS PROPRES

INDEX GÉOGRAPHIQUE

AUTEUR·E·S

Presse

Transnationalisme et singularités

L’instrumentalisation politique de l’histoire et de la mémoire alimente régulièrement l’actualité de l’Europe centrale et orientale et de la Russie. Dirigé par trois excellents spécialistes – suisse, français et ukrainien – de ces questions, l’ouvrage Histoire partagée, mémoires divisées. Ukraine, Russie, Pologne se centre sur trois acteurs régionaux clés, unis et divisés par leur passé communiste mais aussi par une histoire plus ancienne.

L’originalité de l’approche est de proposer des analyses transversales de cas qui ont contribué à forger les identités nationales tout en jouant un rôle conflictuel à l’échelle bilatérale ou transnationale, du Moyen Âge à nos jours, en suivant une construction en quatre sections : « Espaces et territoires », « Événements », « Figures », « Monuments, musées, lois et cultures mémorielles ».

L’ensemble des contributions offre un apport remarquable à l’analyse des politiques publiques du passé qui se multiplient depuis 1989-1991, appuyées sur la réinvention hétérogène de récits et de mythes historiques, héroïques et/ou victimaires, simplifiés dans les frontières nationales d’aujourd’hui. On comprend les contentieux mémoriels bilatéraux ou triangulaires, mais aussi les figures résistant à la patrimonialisation.

Par exemple, la controverse autour de Symon Petlioura, chef de la République populaire ukrainienne assassiné à Paris en 1926, de son antisémitisme et de sa responsabilité dans les pogroms qui firent plus de 100 000 morts après 1917, reste très vive. Certaines mémoires sont demeurées locales, telles celles de la sanglante épuration ethnique des Polonais de Volynie par des nationalistes ukrainiens en 1943 ou de l’« opération Vistule », expulsion de 150 000 membres de la minorité ukrainienne par l’armée polonaise en 1947.
Des personnalités de l’histoire russe et internationale comme Lénine et Staline sont traitées dans leur relation avec l’Ukraine ou la Pologne, d’autres moins connues comme le chef cosaque Bohdan Khmelnytsky montrent que la Russie n’est pas toujours au centre des constructions mémorielles. L’Union européenne apparaît comme arbitre et acteur d’une mémoire de la Seconde Guerre mondiale qui continue à diviser l’Est et l’Ouest (voir l’article sur « Le 8/9 mai »), tout comme la mémoire mondialisée de la Shoah.

Ce livre collectif est une contribution importante à la compréhension et à la critique toujours plus nécessaires de la censure, de l’essentialisation de l’histoire et de la nationalisation obsidionale des mémoires.

Il faut saluer le travail de direction et d’édition qui donne au livre une belle cohérence, d’abord par la structure des articles, qui relève le défi d’un rappel factuel présentant avec pédagogie un cas complexe (voir par exemple l’article sur « La Rous de Kiev »), parfois sur la très longue durée (depuis l’Antiquité pour l’article « Crimée »), suivi d’une présentation des grilles d’interprétation, des querelles d’historiens et des « guerres de mémoires » du 19e siècle aux années 2010. Ces synthèses complétées de bibliographies et appuyées sur un juste choix d’illustrations et de cartes se caractérisent aussi par une réflexion commune sur la langue, la traduction et l’onomastique des personnes et des lieux, particulièrement pertinente pour des articles analysant l’« ukrainisation » ou le concept territorial de « Nouvelle Russie » inventé à la fin du 18e siècle dans le cadre de l’expansion vers la mer Noire et repris lors des années 2010.

Les mémoires croisées qui émergent du livre sont politiques, militaires et religieuses, marquées par les guerres du 20e siècle. La dimension sociale (même si le syndicat « Solidarnosc » fait l’objet d’un article), écologique ou de genre est peu présente, en lien avec l’étatisation actuelle de l’histoire et de la mémoire. La Russie, la Pologne et l’Ukraine convergent remarquablement par exemple dans l’évitement de la commémoration
des révolutions et des mouvements de soviets de 1917 à 1920. Les sources principales sont les historiographies, les lois, les discours et les monuments officiels, confrontés aux meilleures recherches récentes. L’ouvrage montre du reste que des points de fortes divergences d’interprétation demeurent entre historiens, que ce soit sur la politique soviétique des nationalités ou sur le nationalisme ukrainien. La prise en compte de la mémoire populaire et des traditions orales reste plus rare (on la retrouve cependant dans l’article consacré au « Temps des troubles » de l’époque moderne en Russie), de même que celle des initiatives commémoratives non étatiques ou des pratiques de visite des musées. La littérature, le cinéma sont utilement mobilisés pour des thèmes aussi divers que « Les cosaques zaporogues », « Le massacre de Babi Yar, 1941 » ou l’image de « Felix Dzerjinski », bolchevik polonais fondateur de la Tchéka, la police politique russe. Une dernière section entièrement consacrée aux controverses portant directement sur les archives aurait sans conteste enrichi l’ouvrage, en développant les quelques pistes ouvertes par les analyses de « La Grande famine, 1932-1933 » ou du « Pacte germano-soviétique ».

Compte-rendu de Sophie Coeuré, dans 20 & 21. Revue d’histoire 2021/4 (N° 152)

 

La relecture de la seconde guerre mondiale, autre front entre la Russie et l’Ukraine –Extrait–

Maïdan et les « bandéristes »

L’initiative controversée de Viktor Iouchtchenko n’a pas survécu à sa défaite. Tout un symbole : après son élection à la tête de l’Ukraine, en février 2010, c’est lors d’un déplacement à Moscou que le nouveau président prorusse, Viktor Ianoukovitch, a annoncé son intention d’annuler le décret honorant Bandera, en donnant même une date fortement symbolique pour cette annulation : celle du 9 mai, jour des commémorations de la Grande Guerre patriotique (la seconde guerre mondiale). Finalement, il n’aura pas à le faire, un tribunal de la région de Donetsk, dans l’est de l’Ukraine, ayant pris les devants en invalidant le décret au prétexte que Bandera n’avait jamais eu la nationalité ukrainienne, condition nécessaire pour recevoir le titre de héros national.

La figure de Bandera réapparaîtra en force lors les manifestations de masse de Maïdan, déclenchées, fin 2013, par le refus de M. Ianoukovitch, de signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne (en négociation depuis 2007), et qui aboutiront à la destitution, par le Parlement, du président ukrainien, puis à son départ pour la Russie, le 22 février 2014. « Aux côtés des représentants des partis radicaux de droite, qui promulguaient consciemment l’image positive de Bandera, un nombre important de partisans de Maïdan se sont mis à se qualifier de “bandéristes”. Mais, dans la plupart des cas, c’était une manière d’exprimer le rejet de la propagande russe officielle, qui visait à présenter Maïdan comme un “coup d’Etat fasciste” », explique l’historien ukrainien Andrii Portnov, professeur à l’université de Francfort-sur-l’Oder (Allemagne) et auteur d’un article sur les usages mémoriels de la figure de Bandera dans un un ouvrage qu’il a codirigé (Histoire partagée. Mémoires divisées. Ukraine. Russie. Pologne, Antipodes, 2020). Du reste, cette revendication de la mémoire de figures nationalistes et antisémites ne s’accompagne pas d’une percée de l’extrême droite, dont les résultats électoraux en Ukraine restent extrêmement faibles (2 % des suffrages aux législatives de 2019).

Mention dans l’article de Thomas Wieder et Jérôme Gautheret, Le Monde, 6 mai 2022

Le Monde diplomatique – Avril 2022

Entre l’Ukraine, la Russie et la Pologne, les conflits de mémoire font rage. Centrés sur une période historique, un évènement ou un personnage, les chapitres de cet ouvrage permettent de démêler les fils d’une trentaine de dossiers encore brûlants. Le décryptage de la diplomatie européenne juste avant la signature du pacte germano-soviétique met à distance tant le récit polonais (sur l’entente idéologique entre les deux totalitarismes) que la thèse russe (sur l’inéluctabilité d’une telle alliance à la suite du rejet du Royaume-Unie de la France d’une coopération militaire avec l’URSS). Peu connu, l’opération «Vistule» de 1947, lors de laquelle l’armée polonaise expulsa des abords de sa frontière près de cent cinquante mille personnes issues de la minorité ukrainienne, a fait l’objet de tensions entre Varsovie et Kiev. En Pologne, les nationalistes au pouvoir tout comme l’opposition libérale célèbrent le mouvement Solidarność, tout en passant sous silence le contenu autogestionnaire et socialiste de ses revendications.

Article de Hélène Richard, Le Monde diplomatique, avril 2022

Korine Amacher invitée de Laetitia Guinand sur le plateau de PointG (Léman bleu) pour tenter de comprendre le contexte de la guerre en Ukraine
>> à regarder ici, émission du 06.03 à 15h.

« Des pays en concurrence sur le passé d’un territoire allant de l’Oder à la Volga »

L’histoire de l’espace de l’Europe orientale est complexe car elle est le fruit de l’éclatement de trois empires (Russie, Allemagne et Autriche-Hongrie), au sortir de la Première Guerre mondiale, d’importantes modifications de frontières au profit de l’URSS en 1945 et de tracés de limites changeants entre ex-républiques soviétiques. À ceci s’ajoutent les conséquences de l’existence de la Rus’ de Kiev et de la République polono-lituanienne ; ces deux pays ayant d’ailleurs chacun une durée de vie approximative de quatre siècles, mais à des époques totalement différentes, ce qui explique que ces deux entités aient pu occuper des espaces communs (notamment la Bukovine, la Galicie et la Ruthénie). Des lieux fortement liés à la mémoire d’un pays contemporain se retrouvent aujourd’hui dans un autre état. Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls cas puisque l’on sait notamment que le mont Ararat, symbole de la République d’Arménie, se retrouve en Turquie depuis le début des années 1920 (il a fait partie du territoire de l’Arménie russe durant près d’un siècle) et que de très nombreuses cités autrefois germaniques ont maintenant, sous un autre nom, un avenir polonais, voire même russe (comme Königberg/Kalingrad).

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, des populations fort différentes du point de vue de la langue maternelle et de la religion cohabitaient dans une même ville et même dans certains villages. Ce n’est plus une question d’actualité pour la Pologne (alors que ce fut une grande source de tensions dans l’Entre-deux-guerres) mais est de nos jours un problème crucial en Ukraine. Ce dernier pays a non seulement connu un agrandissement spectaculaire en 1945 mais a été la seule des républiques soviétiques à connaître une modification positive de ses frontières à l’époque de l’URSS.

Cet ouvrage est composé de près d’une trentaine de contributions regroupées en quatre ensembles, à savoir « Espaces et territoires », « Évènements », « Figures », « Monuments, musées, lois et cultures mémorielles ». Dans le premier groupe, on trouve une évocation de la Rus’ de Kiev et de la République nobiliaire polono-lituanienne. Cette dernière naquit en 1385 avec le mariage du grand-duc Ladislas II Jagellon (né vers 1360 à Vilnius et mort le 1 juin 1434 à Gróde) avec Edwige d’Anjou reine de Pologne, fille du roi Louis Ier de Hongrie, une des lointaines descendantes de Charles II d’Anjou , roi de Naples jusqu’en 1309 et comte de Provence, Maine et Anjou mais aussi neveu de Saint-Louis. Ce mariage se fait car Ladislas II Jagellon accepte de se convertir au catholicisme, faisant ainsi basculer les Lituaniens païens vers Rome alors que l’orthodoxie avait là un processus d’évangélisation. Rappelons par ailleurs que le duc d’Anjou, fils de Marie de Médicis, fut roi de Pologne brièvement entre 1373 et 1375 sous le nom d’Henri Ier, avant de devenir Henri III en France. D’autres souverains polonais finirent d’ailleurs leur vie en France ou aux marges de celles-ci, en raison des invasions étrangères comme Jean Casimir II Vasa au milieu du XVIIe siècle et Stanislas Ier (Leszczynski) devenu duc de Lorraine en 1737.

Les sarmates sont revendiqués comme ancêtres par la noblesse polonaise et tout un mode de vie et univers culturel en découle de la fin du XVIe jusqu’à la deuxième moitié du XVIIIe siècle dans le pays dont la capitale est alors Lublin. Aujourd’hui tant les prétendues valeurs du sarmatisme (une idée protochroniste qui justifie une identité unique) que la nostalgie des territoires de l’est fleurissent, en se gardant d’évoquer tant l’intolérance religieuse que le statut des serfs ruthéniens de cette ancienne république polonaise.

La Rous de Kiev a la particularité aujourd’hui d’être le mythe fondateur tant de l’Ukraine que de la Russie ; une remarque toute personnelle est qu’elle pourrait d’ailleurs l’être , mais ce n’est pas le cas, aussi de la Biélorussie. D’ailleurs cette dernière fut aussi une partie de la République nobiliaire polono-lituanienne et la bataille d’Orcha du 8 septembre 1514, victoire de soldats biélorusses, polonais et lituaniens sur les Moscovites, y fut célébrée assez largement peu après l’indépendance. L’histoire de la Retraite de Russie est d’autre part intimement liée à celle de la Biélorussie, en effet en 1812, l’empereur français évite l’anéantissement de son armée en franchissant la rivière Bérézina, près du village de Stoudienka. Toutefois c’est la Grande Guerre patriotique qui a progressivement servi de mythe unificateur central dans ce pays.

La christianisation de la Rous de Kiev se fit sous le règne de Vladimir qui fut baptisé en Crimée et Moscou considère que l’ensemble des Ukrainiens et des Russes constituent un seul et même peuple. Ceci n’est pas sans conséquences et a abouti à l’occupation russe tant de la Crimée que du territoire du Donbass.
Le second ensemble évoque bien des drames, dont en particulier l’Opération Vistule de 1947 qui vit des Ukrainiens, habitant l’est de la Pologne (dans ses frontières de 1945), déplacés dans les régions occidentales polonaises récemment prises à l’Allemagne. Auparavant, dans les deux sens, des transferts importants de Polonais et d’Ukrainiens s’étaient produits pour homogénéiser la population de la Pologne et de l’Ukraine. Ajoutons que, à la fin du mois de janvier 1946, des soldats du 34e régiment d’infanterie polonais, pénétrèrent dans le village de Zawadka Morochowska, peuplé d’Ukrainiens et commirent un massacre de nettoyage ethnique afin de réguler la population de la Pologne qui avait renaît de ses cendres.

D’autres évènements aux conséquences dramatiques sont évoqués auparavant dont le massacre de Polonais en Galicie devenue ukrainienne en 1945 par des nationalistes ukrainiens de l’UPA organisation passée en opposition aux nazis, après que ses membres aient plutôt bien accueilli les Allemands et avoir bénéficié parfois de leur protection, un massacre de juifs dans un village d’Ukraine, la Grande Famine qui frappe l’Ukraine au début des années trente, le massacre des officiers polonais à Katyn (près de Smolensk).

Les personnalités évoquées dans la troisième division, le sont de manière individuelle à l’exception des cosaques zaporogues. On trouve après Bohdan Khmelnytisky, un noble polonais qui se réfugia chez des cosaques zaporogues ; il rassembla une armée de plus de 80 000 Ukrainiens (qui massacrèrent de nombreux juifs) et battit plusieurs fois les armées polonaises. Ce sont ensuite les figures de l’ancien page de la cour de Pologne Ivan Mazepas qui devint hetman des cosaques ukrainiens autour de 1700 et rêva d’une principauté autonome, Lénine dans ses rapports avec l’Ukraine, Félix Dzerjinski, Symon Petliuora qui joua un grand rôle dans la courte indépendance ukrainienne qui suivit la fin de la Première Guerre mondiale et fut accusé à tort d’avoir favorisé des pogroms, Staline avec l’idée qu’il se faisait de la Pologne, le dirigeant polonais de l’Entre-deux-guerres Josef Pilsudski, Andreï Cheptytsky métropolite ukrainien uniate de l’église et Stepan Badera nationaliste ukrainien ayant passé son temps d’adolescence dans le nouvel état de Pologne et qui ne serait pas devenu un allié de l’Allemagne contrairement à ce qui est généralement dit.

La dernière partie, consacrée aux lieux et idéologies mémorielles, se penche en particulier sur le devenir de monuments, objets et statues de l’époque soviétique, destinés à célébrer des moments d’indépendance, des événements clés de l’histoire nationale (qui peuvent d’ailleurs avoir une dimension religieuse), à des massacres ou des accidents (comme le crash à Smolensk de l’avion qui en 2010 transportait le président polonais Lech Kaczyński). Une comparaison est de plus faite entre les cultures mémorielles de l’Europe orientale et celle de l’Europe occidentale. On apprécie les nombreuses cartes de géographie historique en couleurs même si on aurait voir certaines dans des dimensions plus grandes.


Critique sur le site dédié aux livres d’Histoire Grégoire de Tours, 26 mai 2021

Réécrire le «roman national» : article de Gilles Labarthe paru dans La Liberté le 15 mars 2021.

Culture mémorielle

Enjeux de mémoires croisées

Riche idée de comparer la mémoire et l’histoire de ces « terres de sang » qu’ont été ces trois pays.

Dans une trentaine de communications, les auteurs proposent d’étudier en quelques grands thèmes – les espaces, les événements, les figures et les musées – les différences et les points communs entre ces trois espaces nationaux. Les différentes lois mémorielles adoptées depuis les années 2000 viennent souligner les enjeux, de la Russie poutinienne qui rejette le questionnement de la Grande Guerre patriotique, à la Pologne, refusant de voir que des Polonais ont soutenu l’Allemagne nazie. L’Ukraine, elle, interdit la négation des crimes contre l’humanité. Interroger le passé commun en sou-ligne l’utilité pour le présent. Et pour constater que si la mémoire est centrale, elle est souvent à voire anti-historique, quand elle n’est pas exclusivement au service des idéologies.

Ces regards croisés témoignent de la complexité territoriale et de l’enchevêtrement pluri-national, dont la Russie est l’acteur dominant et surtout opprimant, comme le montre l’annexion de la Pologne et d’une partie de l’Ukraine en 1772 jusqu’à l’annexion de l’Ukraine et au partage de la Pologne en 1939 en passant par leur mise sous tutelle après 1945. C’est seulement depuis 1989 que des mémoires nationales s’expriment pour le meilleur et pour le pire. Les hommages rendus aux résistants de Solidarnosc ne peuvent occulter la mise en valeur d’authentiques nazis comme celle de l’Ukrainien Stepan Bandera ou de Felix Dzerjinski en Russie alors qu’il est honnis en Pologne.

L’ouvrage permet aussi d’analyser les mémoires conflictuelles des crimes, ceux commis par le pouvoir soviétique, de la grande famine en Ukraine aux massacres de Katyn, par les Ukrainiens contre les Polonais à Volynie, ou la difficile reconnaissance de l’antisémitisme de Babi Yar à Varsovie.

Article de Sylvain Bouloque, Journal mensuel L’Ours, 26 avril 2021

Un sauvetage controversé

Les historiens se sont longtemps méfiés des témoignages et mémoires qui, pourtant, transmettent des expériences passées difficiles à repérer dans une archive traditionnelle. Selon Henry Rousso, qui s’en est fait l’historien, ces documents établissent un « lien affectif » indispensable entre les vivants et les morts. Or, plus ces mémoires et témoignages sont interrogés, plus ils révèlent leur hétérogénéité, ce qui soulève d’autres questions. Ainsi, dans le cas particulier de l’histoire de la Shoah en Bulgarie, l’historienne Nadège Ragaru s’étonne de leurs usages contradictoires et découvre leur sens en les intégrant au champ plus large de « l’histoire des savoirs ». Plus classiquement, mais à point nommé, un ouvrage collectif revient sur les querelles mémorielles dans trois autres pays et cherche comment, depuis l’effondrement du bloc soviétique, de l’histoire à la mémoire, s’écrivent des « romans nationaux » antagonistes.


[première partie de l’article dédiée au livre de Nadège Ragaru, « Et les Juifs bulgares furent sauvés… » Une histoire des savoirs sur la Shoah en Bulgarie. Presses de Sciences Po, coll. « Académique », 380 p., 29 €]

On le voit, les complexités du passé, la division des mémoires et les controverses ne datent pas d’hier. Chacun sait qu’en parlant d’histoire on peut parler d’autre chose. Le collectif d’historiens à l’origine du livre Histoire partagée, mémoires divisées élargit la question à trois pays – Ukraine, Russie, Pologne – et à une gamme de sujets plus large. Leur démarche, comme celle de Nadège Ragaru, quoique plus concentrée sur ce que les Polonais appellent « les politiques historiques », témoigne des évolutions récentes de la réflexion sur les débats mémoriels. On n’est plus dans l’opposition histoire versus mémoire, mais dans la compréhension de leurs interpénétrations.  Korine Amacher, Éric Aunoble et Andrii Portnov ont réuni une trentaine d’historiens, fins connaisseurs de ces pays, pour étudier, à partir de moments historiques ou de personnages controversés, les évolutions des débats. Ce sont de remarquables synthèses. Chaque article comprend une présentation historique de l’objet traité, suivie des interrogations dans le pays et des conflits qui s’ensuivent.

Aussi Korine Amacher s’interroge-t-elle, à l’issue d’un panorama ensoleillé de l’histoire de la Crimée, sur la mémoire que « les Ukrainiens peuvent proposer face à l’imposant récit russe ». Ou bien Éric Aunoble, qui traite des révolutions et des guerres entre 1917 et 1921, se demande pourquoi les gouvernements de ces trois pays ont évité de célébrer le centenaire de la révolution russe. Il considère que l’on peut soutenir « à bon droit que les trois États dans leur forme moderne sont nés de la Révolution russe ». Et Andrii Portnov, qui aborde un des objets les plus conflictuels de la région, les massacres de Volhynie en 1943, tente de reconstituer les mémoires, polonaise et ukrainienne, et la polémique récurrente autour de la qualification de génocide.

L’ouvrage ne construit pas des « lieux de mémoire ». Il dégage des objets cristallisateurs de partages et de divisions, sur lesquels s’agrippent de nouveaux (ou d’anciens) romans nationaux. On peut citer encore Daniel Beauvois (sur la République polono-lituanienne, 1385-1793), Wladimir Berelowitch (le temps des troubles, 1604-1613), Viktoriia Serhiliienko (l’ukrainisation bolchevique dans les années 1920), Nicolas Werth (la Grande Famine, 1932-1933), Luba Jurgenson (le massacre de Babi Yar, 1941), Catherine Gousseff (l’opération Vistule, 1947) ou Thomas Chopard (Symon Petloura). L’ensemble, auquel il manque évidemment bien des objets, est à la fois fort enrichissant et très stimulant. Un livre d’une rare qualité.

Article de Jean-Yves Potel, dans le Journal de Littérature, des Idées et des Arts, Article complet du n°124 d’En attendant Nadeau, 2 avril 2021

Liens audio et vidéo

La Matinale de la RTS

L’historienne Korine Amacher, invitée à La Matinale de la RTS, répond aux questions sur la guerre Russie-Ukraine aux regards de l’histoire.
Emission du 8 avril 2022.

>>>A regarder ici<<<

Le PoinG

Korine Amacher invitée de Laetitia Guinand sur le plateau de PointG (Léman bleu) pour tenter de comprendre le contexte de la guerre en Ukraine
>> à regarder ici, émission du 06.03 à 15h.