Rompre le silence d’État
Des proches de disparus latino-américains témoignent cinquante ans après
Bourguignon, Manon, Dermitzel, Alice, Katz, Muriel,
ISBN:978-2-88901-270-1, 288 pages, 2024, 25€
La disparition forcée de personnes constitue une atteinte majeure aux droits humains. Privés d’informations officielles, les proches de disparus ignorent ce qu’il est advenu de l’être cher et sont durablement plongés dans l’incertitude, le doute, l’angoisse. Quel est pour eux l’impact d’une telle perte?
Description
Largement répandue dans le monde, la disparition forcée de personnes constitue une atteinte majeure aux droits humains. Privés d’informations officielles, les proches de disparus ignorent ce qu’il est advenu de l’être cher. Ils sont durablement plongés dans l’incertitude, le doute, l’angoisse. L’enjeu de l’effacement systématique des crimes commis est double: semer la terreur dans la société civile et garantir, par tous les moyens, l’impunité des agents de ces crimes singuliers. Lorsque les familles demandent des comptes aux représentants des institutions au sujet de cette disparition, leurs doléances restent lettre morte. Quel est l’impact qu’a sur eux une telle perte dès lors qu’aucune information officielle ne confirme ce qui est arrivé à la personne disparue ? Comment font-ils face aux questions qui restent en suspens, parfois des décennies durant?
Cet ouvrage donne la parole à des proches de disparus latino-américains qui vivent en exil. Ils ont tous perdu un membre de leur famille dans le cadre de la répression politique orchestrée par les juntes militaires dans le cadre de l’opération Condor.
La perspective est originale: deux générations de proches de disparus y témoignent des multiples répercussions de ce drame sur leur vie personnelle, familiale et sociale. Abordés sous l’angle clinique, leurs propos permettent de mettre en évidence la portée interminable de ce crime barbare qui reste malheureusement d’actualité. Leur dignité comme leur courage forcent le respect.
Table des matières
AVANT-PROPROS
PRÉFACE
REMERCIEMENTS
INTRODUCTION
CHAPITRE 1: La disparition forcée de personnes: un levier de la répression politique
La disparition forcée de personnes selon l’Organisation des Nations Unies
Aspects juridiques relatifs à la disparition forcée de personnes
Les proches de disparus: un statut juridique à part entière
La disparition forcée de personnes: une politique de la terreur
La disparition forcée de personnes dans le cadre de l’opération Condor
Répercussions de la disparition forcée sur les proches: une brève revue de la littérature
CHAPITRE 2: Présentation du cadre théorico-clinique de la recherche
Penser la violence d’État: les apports de la psychanalyse des groupes, des familles et des institutions
Démantèlement des garants métasociaux: un ressort de la violence d’État
Spécificités de la perte et du processus de deuil suite à une disparition forcée
CHAPITRE 3 : Présentation du projet de recherche
Questions de recherche
Dispositif de recherche
Présentation des participants
Procédure d’analyse de données
Mise en disposition analytique des chercheuses
CHAPITRE 4: Disparition forcée de personnes: quelles spécificités de la perte?
Apports et limites de la notion de perte ambiguë
Spécificités de la perte: paroles de participants
Spécificités du contexte générant l’ambiguïté de la perte: paroles de
À propos de l’inquiétante étrangeté que génère la perte d’un disparu
CHAPITRE 5: Disparition forcée de personnes: quels destins du processus de deuil?
Mise à mal du processus de deuil: paroles de participants
Les ricochets de l’absence: paroles de participants
CHAPITRE 6: Disparition forcée de personnes: quelle relance du processus de deuil?
Pratiques groupales dans la sphère privée: paroles de participants
Pratiques individuelles dans la sphère privée: paroles de participants
Pratiques groupales dans la sphère publique: paroles de participants
Pratiques individuelles dans la sphère publique: paroles de participants
Enjeux psychiques de la relance du processus de deuil
CHAPITRE 7: Disparition forcée de personnes: quels destins de la transmission au sein des familles?
Transmission des idéaux et des valeurs
Transmission du devoir de mémoire
Tensions, conflits et questionnements au cœur de la transmission
Transmission entre générations: éléments de discussion
Pour conclure… provisoirement du moins
POSTFACE
BIBLIOGRAPHIE
ANNEXES DU CHAPITRE 3
Presse
Recension dans la revue L’autre
L’ouvrage Rompre le silence d’État, issu d’une étude dirigée par Muriel Katz à l’Université de Lausanne, propose une analyse approfondie des répercussions psychiques, familiales, sociales et politiques de la disparition forcée de personnes à partir d’entretiens menés auprès d’une trentaine de personnes exilées en Suisse. Proches de disparus, ces témoins, survivants ou descendants, sont confrontés à une expérience de perte radicalement entravée par l’absence de corps, de reconnaissance institutionnelle et de vérité officielle. Portant sur le contexte des dictatures sud-américaines des années 1960 à 1990, l’ouvrage met en lumière la manière dont l’effondrement du cadre démocratique et de l’État de droit a rendu possible l’impensable : effacement systématique par la Junte au pouvoir de l’enlèvement d’un sujet de droits, de sa détention arbitraire, de la torture, de son assassinat et de la disparition de la dépouille. Commis en toute clandestinité, les crimes sont niés, transférant sur les familles la charge de la preuve de la disparition forcée, de la mémoire et du sens.
Les autrices analysent avec une grande finesse les conditions sociales et politiques de possibilité de la terreur, en s’appuyant notamment sur les apports théoriques de René Kaës. La notion de démantèlement des garants métasociaux s’avère ici centrale pour penser le retournement de l’État contre ses citoyens et les effets subjectifs d’une déferlante de violence organisée à l’échelle collective. La disparition forcée est ainsi comprise comme participant d’une « catastrophe sociale » générant des « catastrophes psychiques d’origine sociale » chez les sujets concernés, qu’ils soient victimes directes ou héritiers transgénérationnels du crime.
La rigueur méthodologique du travail, fondée sur une contextualisation historique et politique précise, et sur des analyses thématiques approfondies du corpus d’entretiens, invite à interroger les fragilités contemporaines de nos démocraties, les dérives autoritaires actuelles et la persistance de nouvelles formes de disparition, notamment dans les contextes migratoires ou de guerre.
L’analyse clinique met en évidence un traumatisme durable, une perte ambigüe, marquée par le brouillage des frontières entre vie et mort, une mise à mal du processus de deuil, une culpabilité paradoxale des proches – culpabilité de renoncer à chercher, à témoigner ou à dénoncer – et par une profonde crise de confiance à l’égard des institutions.
L’ouvrage souligne également la fonction réparatrice de la parole, du témoignage et des pratiques mémorielles, qu’elles soient judiciaires, associatives ou artistiques. Ces dispositifs permettent de maintenir un lien symbolique avec le disparu sans que la mémoire ne se transforme en fardeau, tout en inscrivant la souffrance individuelle dans une lutte collective contre l’impunité.
En articulant étroitement clinique, histoire politique et réflexion éthique, Rompre le silence d’État montre que la reconnaissance des disparitions forcées constitue non seulement une exigence de justice, mais aussi une condition essentielle pour la restauration de la dignité des sujets, du lien social et des garants démocratiques. L’ouvrage rappelle ainsi avec force l’actualité persistante de ce crime et la responsabilité des sociétés contemporaines à y répondre.
Sydney Gaultier, L’autre, vol.27, N°1.
Présentation du livre dans Allez savoir!
Pendant la Guerre froide, en Amérique latine, plusieurs dictatures militaires ont employé l’arme de la disparition forcée pour terroriser leurs populations. Souvent restés impunis, ces crimes pèsent encore sur les sociétés, de nos jours. Trois chercheuses de l’Institut de psychologie ont rencontré des membres de 19 familles de disparus, afin de leur donner la parole. Quelles ont été les répercussions de ces meurtres sur leurs parcours de vie ?
David Spring, Allez Savoir!, N°89, mai 2025.
Des disparus pas comme les autres
Issu d’un projet financé par le FNS, un livre dirigé par la psychologue Muriel Katz éclaire l’expérience d’une trentaine de personnes exilées en Suisse et toujours en quête de proches disparus sous les dictatures sud-américaines entre 1960 et 1990.
L’expérience de s’adresser à un mort ou de conserver près de soi certains objets associés au cher disparu semble assez répandue. Mais qu’en est-il quand le disparu, englouti dans les noirs secrets de la dictature, ne peut être considéré avec certitude comme décédé ? Comment prendre soin de lui / elle à travers un temps jamais achevé, comment poursuivre d’une autre manière son combat, comment retrouver sa trace systématiquement effacée, rappeler pour soi son existence, sensibiliser une société oublieuse et traumatisée, se battre contre l’impunité, transmettre son souvenir à sa descendance de manière vivante, active, sans que la mémoire ne se mue en fardeau ? Autant de questions et de réponses qui courent dans les pages d’un ouvrage intitulé Rompre le silence d’État, issu d’une étude menée à l’Institut de psychologie par Muriel Katz, Manon Bourguignon et Alice Dermitzel.
« Il faut se replacer à l’époque de la Guerre froide », commence Muriel Katz. Quand la propagande anticommuniste jetait la honte sur les opposants politiques, les dépeignant comme des traîtres et des terroristes, quand Cuba en tête de pont soviétique faisait craindre une contagion dans l’esprit des juntes sud-américaines et que les intérêts économiques des puissants se drapaient dans une pseudo-défense des « valeurs catholiques » et du « monde libre ». Le livre rappelle d’abord avec quantité d’informations parfois surréalistes (dans notre perception actuelle en tout cas) l’existence d’une opération Condor livrant à la vindicte de dictatures connectées entre elles – et chapeautées par les États-Unis – des militants, voire de simples citoyens, arrêtés, torturés, détenus, jamais libérés pour certains, sans doute assassinés, poussés du haut d’un avion, ou transférés d’un pays signataire du pacte Condor à un autre, disparus contre leur gré, effacés.
[…]
Article complet à retrouver en ligne.
Nadine Richon Salzmann, Uniscope, novembre 2024.


