Débauche contre nature
L'homosexualité devant la justice fribourgeoise entre 1900 et 1992
Bulliard, Léo,
ISBN:978-2-88901-285-5, 2025, 216 pages, 21€
«Débauche contre nature», «actes contre nature» ; c’est ainsi que les textes pénaux ont longtemps qualifié l’homosexualité en Suisse. Cette étude explore les archives judiciaires du canton de Fribourg durant le XXe siècle, redonnant une voix à des individus alors considérés comme malades, pervers ou déviants et invisibilisés.
Description
Délit puis débauche contre nature. C’est sous cette appellation aux contours flous que la législation pénale a qualifié les actes homosexuels. Alors que les textes de lois fribourgeois successifs condamnent tout acte homosexuel, le Code pénal suisse de 1942 instaure une dépénalisation partielle centrée sur la protection de la jeunesse et la lutte contre la prostitution homosexuelle.
Une première partie s’intéresse à ces législations successives. Se concentrant sur le débat politique et les différentes tentatives de modifications, elle permet de mieux comprendre l’évolution de la perception de l’homosexualité et de celle du seuil de tolérance à son égard.
L’auteur analyse ensuite la mise en application de ces législations à travers les dossiers pénaux de Tribunaux de districts et de la Chambre pénale des mineurs. Les différentes étapes de la procédure judiciaire permettent de suivre le parcours des accusé·e·s de la dénonciation à la condamnation, en passant par les interrogatoires et, dès les années 1940, par les expertises médicales.
Presse
Léo Bulliard, historien de ce dont sont faits les humains
Léo Bulliard n’est en rien un Rastignac de l’université : passionné par l’histoire depuis toujours – ou aussi loin que ses souvenirs lui permettent de remonter dans son enfance à Farvagny-le-Petit –, jamais il ne choisirait un sujet de recherche en fonction d’un quelconque plan de carrière.
Voir l’article entier de Jean-Michel Devésa, Quinzaines, N°1271, 12 décembre 2025.
Une histoire de l’homosexualité dans le canton de Fribourg, interview sur RadioFr/Fr-app
Dans son livre « Débauche contre nature », l’historien Léo Bulliard revient sur l’histoire de l’homosexualité dans le canton de Fribourg.
Radio Fribourg: Pourquoi Fribourg?
Léo Bulliard: L’histoire de l’homosexualité a plutôt été étudiée dans les pays anglo-saxons, dans les villes. En Suisse, c’est aussi un biais qu’on a eu, en travaillant sur les villes: Genève, Zurich, Lausanne, Bâle. On a laissé un peu de côté certaines régions périphériques, d’où l’intérêt d’aller voir comment est-ce qu’on vivait l’homosexualité dans des régions qui ne sont pas des centres urbains.
Le titre de votre livre, « Débauche contre nature »?
Les termes « contre nature », c’est quelque chose qui était forgé déjà dans l’Antiquité, puis repris par les premiers écrivains chrétiens. La nature serait divine. Il n’y aurait qu’une sexualité naturelle, qui est la sexualité hétérosexuelle, dans le cadre du mariage, et qui vise à la procréation. Toute une série de pratiques sexuelles ne rentrent donc pas dans ce cadre: elles sont donc « contre nature ».
Qu’est-ce qu’on condamne à Fribourg entre 1900 et 1992?
Dans la première période (ndlr. jusqu’en 1942), on se base sur un code pénal fribourgeois. On y condamne tout acte homosexuel. À partir des années 1920, on voit une législation très dure qui va être clarifiée par les juges. C’est-à-dire qu’il n’y a même pas besoin d’acte homosexuel: des caresses entre deux personnes peuvent déjà être perçues comme de la débauche contre nature. Et puis à partir de 1942, on a un code pénal suisse, donc on a l’abrogation des législations pénales au niveau des cantons.
A Fribourg, on va vivre ce moment comme quelque chose qui va être imposé. Les juges du canton ne sont pas du tout contents de cette dépénalisation partielle. Les cas sont réduits à la prostitution homosexuelle, s’il y a un lien de dépendance, ou alors — et c’est là qu’il y a la majorité des cas — les questions de majorité sexuelle. Elle était à 16 ans, mais on va mettre un âge légal à 20 ans pour les actes homosexuels, « afin de préserver la jeunesse ». On part de l’idée que l’adolescent a une sexualité qui est encore en train de se former, et donc potentiellement influençable.
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Extrait de l’interview par Nathan Clément, RadioFR/Fr-app, 7 novembre 2025.
«Débauche contre nature»: quand Fribourg emprisonnait les homosexuels
Considérée d’abord comme un vice, puis comme une maladie à soigner, l’homosexualité n’a été pleinement légalisée en Suisse qu’en 1992. Un historien s’est plongé dans les archives judiciaires du canton de Fribourg, dont la législation en la matière était particulièrement stricte.
Pendant longtemps, avoir des relations homosexuelles était passible de prison en Suisse. Qualifié tour à tour d’actes ou de débauche contre nature dans les codes pénaux cantonaux puis fédéraux, ce délit n’a été définitivement supprimé qu’en 1992, bien que l’intensité de la répression variait en fonction du canton.
Fribourg était l’un des plus stricts. C’est ce que montre le livre «Débauche contre nature», qui sera présenté ce jeudi 16 octobre à Genève. Son auteur, l’historien Léo Bulliard, a étudié la manière dont les actes homosexuels étaient punis par la justice de ce canton romand. Nous l’avons rencontré.
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Interview de l’auteur par Alberto Silini, Watson, 14 octobre 2025.
Quand l’homosexualité était un crime, article dans le magazine La Gruyère
Article de Xavier Schaller, La Gruyère, 27 juin 2025.
Homosexualität beschäftigte die Freiburger Gerichte bis vor dreissig Jahren
Widernatürliche Unzucht: Unter diesem Begriff wurde im Kanton Freiburg gleichgeschlechtlicher Sex kriminalisiert – bis zur Abschaffung des gleichnamigen Straftatbestands im Jahr 1992.
Extrait de l’article de Regula Saner, Freiburger Nachrichten, 20.05.2025.
Un historien s’est plongé dans les archives du canton, quand Fribourg pénalisait l’homosexualité
Jusque dans les années 90, l’homosexualité était considérée comme une menace à combattre par les autorités fribourgeoises pour des raisons religieuses d’abord et ensuite sociales. Éclairage de l’historien Léo Bulliard.
Maude Bonvin, La Liberté, 2 mai 2025.
Les homosexuels dénoncés et jugés
Sous le titre «Débauche contre nature: l’homosexualité devant la justice fribourgeoise entre 1900 et 1992», les Editions Antipodes viennent de publier le mémoire de master de Léo Bulliard, qui explore sur presque un siècle à partir d’archives policières, judiciaires, médicales et journalistiques comment les représentations des homosexuels ont évolué.
Outre une analyse des modifications des principales dispositions pénales relatives aux actes qualifiés de «contre nature » dans les codes de procédure pénale ou le Code pénal suisse, l’auteur entreprend sur la base de dossiers pénaux de brosser le profil sociologique et moral des accusés. Parmi ceux-ci, les célibataires représentent la catégorie dominante. Toutefois, les hommes mariés, menant une double vie ou assumant une identité bisexuelle, représentent 21% des personnes interrogées. Si les employés et les commerçants constituent environ un tiers des accusés, la quasi-absence des professions intellectuelles est à noter. Elle s’explique peut-être par des revenus financiers plus conséquents, un réseau de relations plus important débouchant sans doute sur des arrangements internes. Comme les actes dans ce type d’affaires sont rarement constatés de visu et qu’il importe aux yeux des instances policières et judiciaires de déterminer si l’accusé est coutumier de telles pratiques ou s’il ne s’agit que d’un acte isolé, les enquêteurs exploitent des témoignages pour établir la réputation des accusés. De leur côté, les accusés et leurs avocats recourent eux aussi à des témoignages de leurs connaissances, si possible parmi des personnes jouissant d’une certaine respectabilité pour attester de leur bonne moralité. En revanche, d’autres éléments jouaient en défaveur des accusés, notamment une consommation excessive et fréquente d’alcool, l’absence d’un logement fixe ou d’un emploi stable. Finalement, le jugement pouvait être favorablement influencé si l’accusé assurait la survie économique de son foyer et s’il se trouvait dans une situation matrimoniale stable avec des enfants, ce qui démontrait, aux yeux des juges, qu’il se conformait généralement à une sexualité conforme aux normes et qu’il risquait moins de retomber dans la commission de telles pratiques condamnables.
Léo Bulliard explore aussi la médiatisation de ces affaires dans la presse fribourgeoise et constate qu’au cours des premières décennies du XXe siècle les journalistes ne les évoquent absolument pas. Les jugements fribourgeois pour débauche contre nature font très timidement leur apparition dans les journaux locaux entre 1950 et 1980, sans toutefois qu’aucun détail relatif aux faits commis ne soit divulgué. D’ailleurs, la presse fribourgeoise de ces années-là évoque parfois des procès se déroulant dans d’autres cantons, ce qui contribue à forger l’image erronée que ce type d’affaire ne concernerait pas le canton de Fribourg, mais surtout des milieux urbains. C’est à partir des années 1980 que les comptes rendus judiciaires des procès locaux sont publiés et divulguent une foule de détails concernant ces affaires, ne protégeant pas toujours l’anonymat des accusés.
Cette étude dévoile, en outre, le regard porté par les experts psychiatres appelés à déterminer le degré de responsabilité des accusés. Concernant les représentations médicales de l’homosexualité, l’auteur rappelle que la Société suisse de psychiatrie, dès le début du XXe siècle, voyait l’homosexualité comme une maladie mentale. Les psychiatres distinguaient alors deux catégories d’homosexualité: l’une innée, à dépénaliser, l’autre acquise et dangereuse. Les experts fribourgeois chargés d’examiner ces accusés tentaient souvent de trouver dans le milieu familial des tares comme l’alcoolisme ou des maladies mentales qui expliqueraient leur homosexualité. Cependant, au cours de la phase préparatoire du Code pénal suisse, les psychiatres suisses se sont mobilisés pour dépénaliser les relations homosexuelles entre adultes consentants. Et il aura fallu attendre 1990 pour que l’Organisation mondiale de la santé ne considère plus l’homosexualité comme une maladie mentale.
Nicolas Quinche, La Côte, 13 juin 2025.






