Oui Chéri, oui Monseigneur, Oui Docteur!

Mobilisations féministes à Fribourg (1974-1984)

Marie Spang,

ISBN:978-2-88901-321-0, 2026, 192 pages, 21€

À Fribourg, bastion catholique des années 1970, un mouvement féministe autonome prend forme et bouscule l’ordre établi. Ce livre retrace les mobilisations de ces femmes, leurs obstacles et leurs victoires, et montre pourquoi et comment elles fissurent le silence autour de la sexualité et transforment durablement l’espace et les politiques publiques.

Format Imprimé - 24,00 CHF

Description

Une manifestation féministe à Fribourg pendant les années 1970? L’idée semble presque saugrenue pour celles et ceux qui imaginent une cité des Zaehringen prise entre sa rapide urbanisation et le poids des soutanes. Pourtant, dès 1974, Fribourg connaît les mobilisations d’un nouveau mouvement féministe, qui ressemble beaucoup à ceux que l’on trouve déjà à New York, Paris et Genève.

L’ouvrage postule que l’espace public fribourgeois est immobilisé par une alliance stratégique entre l’Église catholique, l’État et la société civile, formant une chape du silence pesant sur les questions liées à la sexualité au sens large. Dès les années 1970, plusieurs lézardes – des contestations – se forment dans cette chape. Le mouvement féministe autonome pénètre alors petit à petit dans l’espace public, donnant au célèbre slogan «le privé est politique» une existence discursive et pratique, inédite dans la région. Mais pourquoi un mouvement féministe autonome émerge-t-il à Fribourg dans les années 1970 et comment occupe-t-il l’espace public, alors que les femmes y sont parmi les actrices les plus marginalisées?

Le travail établit et présente une décennie d’activité féministe en terre fribourgeoise. Face au poids des structures qui les oppressent, les groupes féministes du Mouvement de libération des femmes et du Groupe femmes permettent à des femmes de sortir de leur isolement et de se comprendre comme les actrices d’une dissidence qui ne devient possible que collectivement.

Table des matières

PRÉFACE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  7

INTRODUCTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  11
Repères historiographiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
Enjeux et orientations de recherche . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
Archives, sources et démarches méthodologiques. . . . . . . . . . . 18

1. LE BASTION MENACÉ : FRIBOURG EN TRANSITION . . . . . . . . . . .  23
Repères historiographiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 12
L’Église et l’État : une alliance qui évolue, mais qui fonctionne. 23
Changements et stagnations dans la société civile. . . . . . . . . . . 26
Fribourg, capitale de l’anti-vortement. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 28
Lézardes contestataires et Nouvelle Gauche. . . . . . . . . . . . . . . 30

2. TREMBLEMENTS FÉMINISTES DANS LA MOLASSE
FRIBOURGEOISE (DÈS 1974) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  33
Sur les traces du mouvement féministe autonome fribourgeois. 34
Ancienne garde féministe et nouvelles arrivées autonomes . . . . 48

3. FISSURES, INSOUMISSIONS ET DISSIDENCES
EN TERRE CONSERVATRICE (1974-1977) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  55
L’avortement, le « respect de la vie » et le silence. . . . . . . . . . . . 55
Le Comité de soutien à l’initiative pour la solution du délai. . . . 67
L’affaire Kaufmann : le débat public comme brèche . . . . . . . . . 82

4. OUVERTURE, OCCUPATION ET UTILISATION
DE L’ESPACE PUBLIC (1978-1984) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  121
Solidarité nationale avec les Fribourgeoises et antiféminisme local :
la manifestation du 4 mars 1978 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122
De l’exclusion à l’auto-organisation : planning familial,
Centre Femmes et Femme Informations . . . . . . . . . . . . . . . . . 151

CONCLUSION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  163

BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .  169

Presse

Histoire: quand les femmes descendent dans la rue

Présentation du livre de Marie Spang aux informations de La Télé.


« Fribourg féministe des années 1970 à nos jours »

Entretien avec Marie Spang à l’occasion de la sortie de son ouvrage Oui Chéri, oui Monseigneur, oui Docteur! Mobilisations féministes à Fribourg (1974–1984) aux éditions Antipodes.

Pour commencer, peux-tu nous expliquer d’où vient ce projet de livre?

Le livre est une adaptation de mon mémoire de master en histoire contemporaine, réalisé à l’Université de Fribourg. J’ai commencé à m’intéresser aux mobilisations féministes des années 1970 à Fribourg dans le cadre d’un cours donné par Pauline Milani sur l’histoire des femmes et du genre en Suisse. Elle y avait mentionné la manifestation féministe du 4 mars 1978 à Fribourg et j’avais été intriguée par cet événement, dont je n’avais jamais entendu parler.

En parallèle, j’étais à l’époque moi-même militante féministe, au sein du collectif de la Grève féministe de Fribourg. Je faisais le constat que contrairement à d’autres collectifs cantonaux (Vaud, Neuchâtel ou Genève par exemple), il n’y avait pas de militantes de cette génération dans notre collectif. Ces deux dimensions m’ont donné envie de me pencher sur cette histoire méconnue. Il y avait donc aussi une volonté mémorielle de donner à voir et à connaitre ce qu’avait signifié un engagement féministe dans le contexte fribourgeois des années 1970.

Comme beaucoup d’historien·nexs travaillant sur l’histoire des femmes ou du genre, ou sur l’histoire des mouvements contestataires, j’ai été confrontée à la difficulté de retrouver des sources sur le sujet. Les groupes minoritaires et les collectifs militants ont un rapport particulier aux archives et ne déposent que peu les documents issus de leur lutte dans des centres officiels. Il faut donc souvent mener une première enquête pour retrouver ces documents. Dans mon cas, en consultant les archives officielles de l’État de Fribourg, des dossiers de police et des coupures de presse de l’époque, j’ai pu retrouver le nom de quelques-unes des participantes à ces mouvements. Il se trouve que l’une d’entre elle, Rose-Marie Fragnière, avait conservé chez elle un carton rempli de documents de l’époque, produits par les militantes. Cette découverte a donné une autre dimension à la recherche et mon travail s’est beaucoup appuyé là-dessus.

Les militantes actives à Fribourg dans les années 1970 se mobilisent autour du slogan-phare de cette décennie, «le privé est politique», quelles formes prend leur contestation dans un contexte marqué par ce que tu qualifies comme une chape du silence qui pèse sur l’espace public et politique?

Effectivement, à l’époque, ce que je qualifie de chape du silence qui pèse sur l’espace public fribourgeois est extrêmement lourde sur les questions liées à la sexualité, à l’avortement ou même aux soins gynécologiques en général. On peut parler d’un véritable tabou. Le premier planning familial qui ouvre en 1974 est tenu par une infirmière très proche de l’évêché fribourgeois et qui ne pratique qu’en conformité avec les principes de l’Église. Ça signifie par exemple qu’elle ne pratique absolument pas d’interruption volontaire de grossesse (IVG).

Ce contexte influence sur les activités menées par les militantes féministes qui veulent briser ce tabou et faire exister ces questions dans l’espace public mais qui veulent aussi concrètement faire changer les choses pour les femmes fribourgeoises. Une bonne part de leur militantisme consiste par exemple à organiser des voyages dans d’autres cantons, ou même dans d’autres pays, pour des femmes qui souhaitent bénéficier d’une IVG. À l’automne 1977, il va aussi y avoir un important mouvement de solidarité avec un gynécologue progressiste qui s’est vu refuser son habilitation à exercer sa profession en cabinet.

Au premier abord, cette mobilisation pour soutenir un homme médecin peut surprendre dans une période où d’autres militantes féministes se mobilisent justement plutôt de manière critique face au champ médical et à sa composition presque exclusivement masculine. En réalité il faut la replacer dans son contexte. Il n’y avait pas de femme gynécologue à Fribourg à l’époque, et ce médecin était le seul à prescrire la pillule sans condition, tous les autres ne la prescrivaient qu’à partir de la seconde grossesse, et à se prononcer en faveur de l’IVG.

Ce contexte particulièrement conservateur influence aussi sur le positionnement des militantes sur certains objets et débats politiques institutionnels de l’époque. Par exemple, quand il y a la première campagne sur la solution des délais pour l’IVG en 1977, les militantes fribourgeoises vont beaucoup se mobiliser en faveur de l’initiative, qui sera refusée en votation, alors que d’autres militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) — à Genève notamment — sont très critiques à ce propos, estimant qu’elle ne va pas assez loin. On voit comment le contexte social et politique dans lequel on s’inscrit influence directement sur ces différentes dimensions du militantisme.

Pour autant, je pense que c’est important de dire qu’il y a une forte solidarité entre les militantes des différents cantons et que toutes semblent avoir conscience des contraintes propres que rencontrent les fribourgeoises. L’organisation d’une manifestation nationale le 4 mars 1978 à Fribourg est une traduction concrète de cette solidarité. C’est un événement très important de la période, qui permet de visibiliser que les luttes féministes existent aussi à Fribourg.

[…]

Extrait de l’article de Noémie Rentsch, Solidarités, 03.07.2026.


« Une mobilisation inédite des femmes », interview de Marie Sprang dans La Liberté

Les citoyennes suisses obtiennent le droit de vote le 7 février 1971. Vingt ans plus tard, le 14 juin, nombre d’entre elles protestent contre l’inertie politique et le non-respect du principe d’égalité. Entre-temps, des événements d’une autre nature, mais tout aussi forts symboliquement, ont lieu, notamment à Fribourg.

C’est ce que présente Marie Spang dans son livre Oui Chéri, oui Monseigneur, Oui Docteur!, issu de son travail de mémoire de master en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg. Aujourd’hui doctorante, la Fribourgeoise, aussi active pendant plusieurs années dans la Grève féministe, revient notamment sur la première manifestation féministe en ville de Fribourg en 1977, organisée dans un contexte de pénurie de gynécologues pour dénoncer le renvoi d’un gynécologue progressiste de l’Hôpital cantonal.

[…]

Extrait de l’article de Claire Pasquier, La Liberté, 8 juin 2026.