Nouvelles Questions Féministes Vol. 40, No 1

Allaiter

Heiniger, Alix, Modak, Marianne, Palazzo-Crettol, Clothilde, Zinn, Isabelle,

ISBN: 978-2-88901-203-9, 2021, 232 pages, 25€

Rares sont les thématiques qui, comme l’allaitement, ont produit depuis plus d’un siècle autant d’injonctions contradictoires à l’encontre des femmes. Qu’une femme décide d’allaiter ou pas, elle est redevable d’une explication, qui satisfera les un·e·s et déplaira aux autres. Autrement dit, dans tous les cas, elle le paie chèrement et ce, depuis longtemps déjà. 

Format Imprimé - 32,00 CHF

Sommaire

Édito

Isabelle Zinn, Alix Heiniger, Marianne Modak et Clothilde Palazzo-Crettol
Mon corps nous appartient


Grand angle

Sarah Scholl
La mère en sacrifice. Normes d’allaitement et construction de la maternité à l’époque contemporaine

Caroline Chautems et Irene Maffi
Mères et pères face à l’allaitement : savoirs experts et rapports de genre à l’hôpital et à domicile en Suisse

Solène Gouilhers, Irina Radu, Raphaël Hammer, Yvonne Meyer et Jessica Pehlke-Milde
Quand la (non-)consommation d’alcool fait le genre : une enquête sur les récits d’expériences de mères allaitantes

Christina Young
Corporéité « déviante » et acte d’allaiter : une théorisation


Champ libre

Lydia Rouamba et Zakaria Soré
Leurre et malheurs du quota genre au Burkina Faso. Une analyse à partir des élections législatives de novembre 2015

Caroline Caron
Phénomène global, expérience locale. Ce que les expériences de Québécoises révèlent des cyberviolences

Charlie Brousseau
Normes de genre et expériences corporelles : une application du pragmatisme aux théories féministes


Parcours

Nicole Mosconi, une voix incontournable de l’éducation féministe
« Réussir par résistance »
Entretien réalisé par Vanina Mozziconacci
Femmage à Nicole Mosconi

Andrea Maihofer, philosophe, sociologue et chercheuse en études genre
Théorie sociale critique du genre — le genre comme mode d’existence
Entretien réalisé par Marion Schulze et traduit par Wiebke Wiesigel


Comptes rendus

Geneviève Cresson :
Marie-Ève Surprenant,
Manuel de résistance féministe

Delphine Frasch :
Audrey Benoît, Trouble dans la matière

Sigolène Couchot-Schiex :
Bérengère Abou et Hugues Berry (éds),
Sexe & genre. De la biologie à la sociologie

Lucia Direnberger :
Félix Germain et Silyane Larcher (éds),
Black French women and the struggle for equality, 1848-2016

Michelle Zancarini-Fournel :
Naïma Hamrouni et Chantal Maillé (dir.),
Le sujet du féminisme est-il blanc ? Femmes racisées et recherche féministe

Sigolène Couchot-Schiex :
Christelle Lebreton,
Adolescences lesbiennes. De l’invisibilité à la reconnaissance

Vanina Mozziconacci :
Caroline Ibos, Aurélie Damamme, Pascale Molinier et Patricia Paperman,
Vers une société du care

Audrey Petit-Bessy :
Cahiers du Genre,
« L’école à l’épreuve de la “théorie du genre” »

Geneviève Cresson :
Recherches familiales,
« Famille et protection », « Les femmes et les violences conjugales »

Edmée Ollagnier :
Jules Falquet,
Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux

Joan W. Scott :
Éliane Viennot, Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger
et Anne-Marie Houdebine,
L’Académie contre la langue française

Geneviève Cresson :
Diane Lamoureux et Francis Dupuis-Déri (éds),
Les antiféminismes

Anne Heilaud :
Aurore Koechlin,
La révolution féministe


Collectifs

Clothilde Palazzo-Crettol et Marie-France Vouilloz Burnier pour le comité de Via Mulieris
Via Mulieris : un collectif féministe qui compte dans le paysage des savoirs régionaux


Notices biographiques


Résumés

Presse

L’allaitement en interrogation avec les féministes

Réfuter les représentations ambiantes et questionner les discours politiques sur l’allaitement ouvre sur la pesée des critères de choix, les normes, les marges de manœuvre. C’est ce qu’explore le dernier numéro de Nouvelles Questions féministes.

questions feministes allaiterLe monde entier vient de passer de longs mois en confinement ou semi-confinement. De nombreuses personnes ont pris conscience de l’importance de la nourriture. Et si l’on remonte l’histoire individuelle de chacun·e, la première nourriture est le lait maternel. Ou pas.

S’intéresser à l’allaitement est une bonne porte d’entrée pour revisiter les injonctions paradoxales faites aux femmes. Les déterminants socio-économiques du choix de la nature de notre première bouchée prennent toute leur place. Les sacro-saints discours sur la parentalité prennent également le train en marche.

Le Grand Angle de la dernière parution de Nouvelles Questions Féministes propose des pistes de réflexion diversifiées. Celui-ci donne à lire des enquêtes de terrain tout en comparant les lieux de naissance. Une mise en perspective historique accompagne les témoignages.

L’allaitement questionne le corps et la norme

Allaiter ou pas allaiter tient du choix cornélien et le chemin pour une réflexion sereine pointe à peine son nez. Cette réflexion concerne tout aussi bien les mères que l’ensemble de la collectivité. La chercheuse Christina Young rapporte ainsi cet incident survenu en décembre 2014 à Louise Burns : pendant qu’elle allaite sa fille de douze semaines dans le luxueux Hôtel Claridge de Londres, cette femme est priée de se couvrir d’une grande serviette.

« Couvrez ce sein, que je ne saurais voir. » Tartuffe avait déjà ouvert la voie à toute une florissante gamme de produits cachant cette poitrine nourricière et objet de tant de désir. Toutefois, le désir s’habille d’ambivalence. Comme le souligne Christina Young dans son article « Corporéité « déviante » et acte d’allaiter : une théorisation », l’ambivalence produit une déviance implicite. Considérer les seins allaitants comme à la fois sexuels et nourriciers revient à effacer l’accommodante dichotomie culturelle entre la maternité et la sexualité. C’est la porte grande ouverte aux sentiments de rejet dont Louise Burns, entre autres, a fait les frais.

L’allaitement questionne le pouvoir

En analysant le regard sexuellement objectivant sur les femmes qui allaitent, la scientifique fait le lien avec la timidité des campagnes de santé publique. Ces dernières se limitent en effet à encourager l’allaitement maternel. Par contre, elles échouent à prendre en compte la complexité du contexte culturel dans lequel les mères sont amenées à faire leur choix.

D’autres déconstructions s’en suivent, comme le regard biomédical. La décision de ne pas allaiter est considérée comme un choix irresponsable au vu des bénéfices sur la santé du bébé. Personne n’échappe aux campagnes de l’OMS en la matière et il semble bien difficile de pouvoir faire abstraction des messages de promotion de la santé dans les discours ambiants.

Ce « biopouvoir », pour reprendre les termes de Michel Foucault, révèle une autre composante importante de l’analyse du contexte. Dans la société néolibérale, tout porte à croire que les choix des personnes reposent sur la seule volonté individuelle. Or, analyser les différents « regards » avec lesquels chacun·e conjugue, bon an mal an, ou se construit, tout aussi bon an mal an, pousse la politisation intense et passionnelle de l’allaitement hors de son impasse.

En Suisse romande, l’allaitement rime avec genre

L’article de Caroline Chautems et Irene Maffi, intitulé « Mère et pères face à l’allaitement : savoirs experts et rapports de genre à l’hôpital et à domicile en Suisse » prend en compte la questions du contexte. Les deux chercheuses concluent que le contexte socio-politique génère une homogénéité inattendue entre les savoirs pratiques d’allaitement des sages-femmes, qui adhèrent au modèle de naissance naturelle, et ceux du personnel soignant qui travaille en contexte hospitalier.

Les deux chercheuses mettent également en lumière que les pères restent encore exclus du savoir et des pratiques de l’allaitement. Quant aux mères, elles sont toujours prises dans une naturalisation de leur rôle. Il est ainsi aisé de pathologiser leurs comportements. Troubles somatiques ou psychiques trouvent, dans cette logique, leur origine dans la pensée qui est ancrée dans le corps des mamans.

L’introduction récente du congé paternité pourra peut-être amener une redistribution des rôles, des savoirs, des responsabilités, même en matière d’allaitement. Quand les politiques familiales bougent, le quotidien voit ses gestes changés.

Article de Luisa Campanile sur le site de Reiso.org, le 23 juin 2021