Valaisanne d’origine et Vaudoise d’adoption, Hélène Becquelin s’est fait connaître dès les années 2000 grâce à son blog « Angry Mum », dans lequel elle dépeignait avec humour sa vie de mère de famille. Bien des années plus tard, en 2023, la dessinatrice a été couronnée du Prix suisse de jeunesse pour son travail sur « Le Colibri », tiré d’un texte d’Elisa Shua Dusapin. Entre les deux, Hélène Becquelin a fait paraître une série de BD plus ou moins autobiographiques débutée avec les deux tomes d' »Adieu les enfants », récits ancrés dans une enfance passée à Saint-Maurice (VS) avec sa famille aux côtés de sa soeur et de son grand frère Philippe Becquelin, le regretté Mix & Remix.

Alors que « 1979 » racontait une adolescence solitaire qui trouva son salut dans la musique punk, « Huitante » (écrit en toutes lettres « pour que les Français ne puissent pas dire ‘quatre-vingt-dix' ») revient sur l’arrivée de la jeune Valaisanne dans la capitale vaudoise et plus largement sur une jeunesse à fréquenter à la fois les Beaux-Arts et sa concurrence entre camarades ainsi que les lieux alternatifs romands à la programmation punk. « J’aime plutôt les caves enfumées avec 100 % d’humidité et deux couches de gens, où tu as peur du public et du groupe qui te saute dessus. C’est ça que j’adore », raconte Hélène Becquelin dans Vertigo du 30 mars.

Ce Spleen qui l’accompagne

Entre ces deux albums, plusieurs points communs, dont le plus notable est la présence d’un monstre noir qui ne lâche pas la jeune fille d’une semelle. Spleen, c’est son nom, est toujours bienveillant, la protège et s’inquiète pour elle. Comment se manifestait-il en réalité? « Moi je pense à la dépression, explique la dessinatrice (…) Mais cela peut être un ami imaginaire, un restant de l’enfance. Je le vois aussi un peu comme un coach mental, cela peut être plein de choses ».

Ce qui frappe pourtant dans « Huitante », c’est l’assurance de la protagoniste, qui fait fi du regard des autres. « Je crois que c’est le punk qui m’a aidée à être sûre de mes goûts. Cela m’a permis de survivre aux Beaux-Arts, qui étaient très durs. Je suis une fille de prolos, je n’ai pas fait d’études, je me suis retrouvée avec des élèves un peu plus privilégiés, avec des parents qui les avaient coachés et aidés. Moi, je suis arrivée là en voulant faire de la bande dessinée. Je n’avais pas du tout la même culture et je me suis rendu compte que les professeurs étaient curieux de ce que j’aimais. Ils voyaient arriver cet OVNI et j’étais intéressante pour eux aussi », explique Hélène Becquelin.

Les années 1980, creuset de tragédies

« Huitante » rappelle aussi que les années 1980 charriaient leur lot de malheurs, malgré la nostalgie générale sur cette période. »Il y avait la guerre froide, le sida, les forêts d’acide, Tchernobyl, rappelle la dessinatrice. On se disait: ‘Mais qu’est-ce que nos adultes ont préparé comme avenir?’ Je pense que c’est aussi pour cela qu’il y a un revival des années 1980, parce que c’était la même ambiance. Je me souviens qu’on nous formait en tant que futurs chômeurs. Il y avait plein de choses qui n’étaient pas cool et moi je ne me projetais pas dans l’avenir à ce moment-là ».

Et de poursuivre: « C’était dur et j’étais dure aussi. Mais même encore maintenant. Vendredi passé, j’ai été voir un concert à Berne. J’ai foutu un coup de pied à un garçon qui embêtait toutes les filles. Je fais des doigts d’honneur, je continue à me défendre et ne pas me laisser faire! »

Propos recueillis par Anne Laure Gannac, RTS, 7 avril 2026.