Faire de la BD et de l'universitaire
On nous identifie de plus en plus à la bande dessinée. C’est juste. Mais ce succès a parfois un effet paradoxal : faire oublier que l’édition universitaire est au cœur d’Antipodes depuis toujours. Comme si publier de la BD et publier de la recherche relevaient de mondes incompatibles. Nous pensons exactement l’inverse.
Ce billet est né d’un formulaire. En répondant à un questionnaire de présentation envoyé par BDFIL à l’occasion du prochain salon, qui se tiendra du 27 avril au 10 mai 2026, une question apparemment simple nous a arrêtés un moment : comment s’articule la bande dessinée avec le reste de notre catalogue ?
Sur le coup, la réponse semblait pouvoir tenir en quelques lignes. Mais plus nous avancions, plus il devenait clair que cette articulation entre BD et édition universitaire ne relevait ni de l’anecdote ni de la stratégie ponctuelle. Elle touche au cœur même de ce que nous faisons, et de la manière dont Antipodes s’est construite au fil du temps. Finalement, la réponse à cette question méritait sans doute mieux qu’un encadré dans un dossier de présentation. Elle valait bien un billet, partagé avec celles et ceux qui nous suivent, lisent nos livres, s’interrogent parfois sur ce que nous publions.
Faire de la BD et faire de l’universitaire peut sembler relever de deux univers éloignés. Cette opposition, nous ne l’avons jamais vraiment prise au sérieux. Avec la collection Trajectoires, nous ne nous sommes pas écartés des sciences humaines et sociales : nous cherchons à en déplacer les formes et à créer des ponts concrets avec les ouvrages académiques que nous publions par ailleurs. Au sein de notre catalogue, la bande dessinée n’est pas un outil de simplification, mais un médium à part entière pour penser le social, les trajectoires, les rapports de pouvoir… et l’actualité des savoirs !
Deux économies, deux fragilités
Les modèles économiques, en revanche, sont radicalement différents. Le livre universitaire est structurellement difficile à vendre. Il s’adresse à des lectorats restreints, dépend largement des bibliothèques et des soutiens institutionnels, et s’inscrit dans une économie du temps long, faiblement rentable mais intellectuellement indispensable. Ce n’est pas un problème marginal: c’est une donnée centrale de l’édition académique aujourd’hui.
De son côté, la BD semble offrir l’exact inverse: plus de visibilité, un public plus large, des perspectives commerciales plus ouvertes. Mais là aussi, l’image est trompeuse. La BD, c’est un marché saturé, extrêmement concurrentiel, pris comme le reste du monde du livre dans une guerre permanente de l’attention. Et surtout, c’est un médium coûteux: temps de travail long, fabrication exigeante, impression en couleur. Les marges potentielles existent, mais elles sont fragiles, aléatoires, et ne compensent pas toujours la prise de risque, malgré les subventions et les soutiens.
Pourquoi nous continuons quand même
Si nous persistons à publier à la fois de la BD et de l’universitaire, ce n’est ni par dispersion ni par opportunisme. C’est parce que nous défendons une écologie éditoriale où les formats se répondent au lieu de s’annuler. Le livre académique permet l’approfondissement, la rigueur, l’inscription durable dans les débats scientifiques. La BD permet la circulation, la rencontre, l’élargissement des publics. Entre les deux, il n’y a pas de contradiction, mais une tension productive.
Faire de l’édition aujourd’hui, pour nous, consiste à refuser les oppositions faciles : entre recherche et création, entre exigence et accessibilité, entre engagement intellectuel et viabilité économique. Continuer à faire de la BD et de l’universitaire, c’est accepter de travailler dans des équilibres instables, là où aucune solution n’est confortable. C’est, en somme, rester fidèles à ce que signifie publier aux antipodes des évidences!
Guillaume Henchoz