31 décembre 2026

Traduire et faire traduire. La belle affaire!

Publier une traduction, c’est plus de coûts, plus de travail et plus de risques… Mais c’est aussi refuser que des débats et des pans entiers de l’histoire suisse restent enfermés dans une seule langue. Entre Le Musée contaminé d’Erich Keller et la circulation du Siècle d’Emma, retour sur ce que signifie, concrètement, faire passer des livres d’une rive à l’autre.

Parole d’éditeur: publier une traduction n’est jamais anodin! C’est un choix exigeant, souvent risqué, qui engage du temps, des moyens, et une certaine idée de notre rôle : celui de passeur. Passeur entre des langues, bien sûr, mais surtout entre des espaces qui, en Suisse, restent largement cloisonnés, y compris lorsqu’il s’agit de notre propre histoire.

La publication du Musée contaminé d’Erich Keller (traduction Mariette Althaus) en est un exemple particulièrement parlant. L’ouvrage initialement paru en allemand en 2021 chez Rotpunkt Verlag s’attaque à un objet hautement sensible: la collection Bührle, aujourd’hui au cœur du Kunsthaus de Zurich. Derrière les chefs-d’œuvre exposés, Keller met au jour un ensemble de tensions rarement abordées de front: une fortune issue de l’industrie d’armement, des liens étroits avec l’économie de guerre du régime nazi, des œuvres acquises dans des contextes marqués par la spoliation, et, plus largement, la responsabilité des institutions culturelles dans la manière de raconter ou d’atténuer cette histoire.

Lors de sa parution en allemand, le livre a suscité un débat nourri en Suisse alémanique. Mais en Suisse romande, l’écho a été nettement plus faible. Traduire ce livre, ce n’était donc pas simplement le rendre accessible: c’était faire circuler une controverse, déplacer un débat, rendre visible un pan d’histoire là où il l’était peu.

Le mouvement inverse est tout aussi révélateur avec Le Siècle d’Emma, porté par Fanny Vaucher et Eric Burnand. À travers une trajectoire familiale, ce roman graphique traverse le XXe siècle et raconte, depuis la Suisse romande, des expériences concrètes des bouleversements politiques et sociaux du pays. La marque de fabrique de nos deux auteur·ices tient à leur capacité à articuler un récit intime avec une lecture historique. Cette traduction en allemand par Christoph Schuler aux éditions Moderne ne relève pas d’une simple extension de diffusion: elle permet à ce récit, ancré dans un contexte romand, de trouver une résonance dans un autre espace culturel, avec d’autres attentes et d’autres cadres de lecture.

Ces deux exemples permettent de rappeler une évidence trop souvent sous-estimée: traduire ne consiste pas simplement à passer un texte d’une langue à une autre. C’est un travail de lecture, d’interprétation, d’adaptation, de reécriture, autrement dit un processus éditorial complet, qui s’inscrit dans une chaîne déjà dense et compliquée. Il faut d’abord identifier un texte qui mérite de circuler, puis acquérir les droits… ce qui représente un premier investissement. Vient ensuite la traduction elle-même – et le choix de la bonne personne pour s’en charger –, dont le coût réel et s’ajoute aux frais déjà élevés de production. À cela s’ajoute un suivi éditorial supplémentaire, fait d’échanges avec la traductrice ou le traducteur et de relectures approfondies.

Ce surcroît de travail intervient dans un cadre déjà contraint. Comme pour tout ouvrage, il faut ensuite assurer la préparation de copie, la mise en page, l’impression, la diffusion et la promotion. Or, une traduction n’offre aucune garantie de succès commercial supérieur à un texte original. Elle cumule au contraire des coûts supplémentaires dans une économie du livre déjà fragile, où les marges sont faibles et les tirages limités. Sans soutiens extérieurs — publics ou institutionnels —, ces projets ne sont tout simplement pas réalisables.

Pour une maison indépendante comme Antipodes, ces choix sont donc loin d’être anodins. Traduire et faire traduire, ce sont des arbitrages concrets, quotidiens, qui relèvent autant de contraintes économiques que de convictions éditoriales.Dans un pays multilingue comme la Suisse, la circulation des idées, des récits et des débats ne va pas de soi. Elle dépend de décisions très concrètes – acquérir des droits, financer une traduction, construire des collaborations entre maisons d’édition, accompagner les textes dans leur déplacement – et de l’engagement de plusieurs acteur·ices de la chaîne du livre parmi lesquels les traducteur·ices et leur expertise.

À notre échelle, traduire ou faire traduire, c’est contribuer à cette circulation. C’est faire en sorte que certaines histoires puissent être racontées autrement, ailleurs. Et c’est surtout une manière très concrète d’accomplir notre mission: faire passer des textes, des idées, des récits d’une rive à l’autre.

Guillaume Henchoz

31 décembre 2026

Faire de la BD et de l'universitaire

On nous identifie de plus en plus à la bande dessinée. C’est juste. Mais ce succès a parfois un effet paradoxal : faire oublier que l’édition universitaire est au cœur d’Antipodes depuis toujours. Comme si publier de la BD et publier de la recherche relevaient de mondes incompatibles. Nous pensons exactement l’inverse.

Ce billet est né d’un formulaire. En répondant à un questionnaire de présentation envoyé par BDFIL à l’occasion du prochain salon, qui se tiendra du 27 avril au 10 mai 2026, une question apparemment simple nous a arrêtés un moment : comment s’articule la bande dessinée avec le reste de notre catalogue ?

Sur le coup, la réponse semblait pouvoir tenir en quelques lignes. Mais plus nous avancions, plus il devenait clair que cette articulation entre BD et édition universitaire ne relevait ni de l’anecdote ni de la stratégie ponctuelle. Elle touche au cœur même de ce que nous faisons, et de la manière dont Antipodes s’est construite au fil du temps. Finalement, la réponse à cette question méritait sans doute mieux qu’un encadré dans un dossier de présentation. Elle valait bien un billet, partagé avec celles et ceux qui nous suivent, lisent nos livres, s’interrogent parfois sur ce que nous publions.

Faire de la BD et faire de l’universitaire peut sembler relever de deux univers éloignés. Cette opposition, nous ne l’avons jamais vraiment prise au sérieux. Avec la collection Trajectoires, nous ne nous sommes pas écartés des sciences humaines et sociales : nous cherchons à en déplacer les formes et à créer des ponts concrets avec les ouvrages académiques que nous publions par ailleurs. Au sein de notre catalogue, la bande dessinée n’est pas un outil de simplification, mais un médium à part entière pour penser le social, les trajectoires, les rapports de pouvoir… et l’actualité des savoirs !

Deux économies, deux fragilités

Les modèles économiques, en revanche, sont radicalement différents. Le livre universitaire est structurellement difficile à vendre. Il s’adresse à des lectorats restreints, dépend largement des bibliothèques et des soutiens institutionnels, et s’inscrit dans une économie du temps long, faiblement rentable mais intellectuellement indispensable. Ce n’est pas un problème marginal: c’est une donnée centrale de l’édition académique aujourd’hui.

De son côté, la BD semble offrir l’exact inverse: plus de visibilité, un public plus large, des perspectives commerciales plus ouvertes. Mais là aussi, l’image est trompeuse. La BD, c’est un marché saturé, extrêmement concurrentiel, pris comme le reste du monde du livre dans une guerre permanente de l’attention. Et surtout, c’est un médium coûteux: temps de travail long, fabrication exigeante, impression en couleur. Les marges potentielles existent, mais elles sont fragiles, aléatoires, et ne compensent pas toujours la prise de risque, malgré les subventions et les soutiens.

Pourquoi nous continuons quand même

Si nous persistons à publier à la fois de la BD et de l’universitaire, ce n’est ni par dispersion ni par opportunisme. C’est parce que nous défendons une écologie éditoriale où les formats se répondent au lieu de s’annuler. Le livre académique permet l’approfondissement, la rigueur, l’inscription durable dans les débats scientifiques. La BD permet la circulation, la rencontre, l’élargissement des publics. Entre les deux, il n’y a pas de contradiction, mais une tension productive.

Faire de l’édition aujourd’hui, pour nous, consiste à refuser les oppositions faciles : entre recherche et création, entre exigence et accessibilité, entre engagement intellectuel et viabilité économique. Continuer à faire de la BD et de l’universitaire, c’est accepter de travailler dans des équilibres instables, là où aucune solution n’est confortable. C’est, en somme, rester fidèles à ce que signifie publier aux antipodes des évidences!

Guillaume Henchoz

31 décembre 2026

Quand l’incendie s’éteint, que reste-t-il?

L’incendie de Crans-Montana a brutalement rappelé que certaines catastrophes ne s’achèvent pas avec la fin de l’urgence. Une fois les flammes éteintes et l’attention médiatique déplacée, commence un temps plus long, plus discret, fait de corps marqués, de vies transformées et de relations à reconstruire.

Depuis janvier 2026, l’incendie de Crans-Montana occupe une place centrale dans l’espace public. L’événement est encore là, présent dans les médias, dans les discussions, dans les esprits. Pour les personnes brûlées et leurs familles, ce temps de l’actualité coexiste avec une autre temporalité, plus intime, celle d’une vie brutalement interrompue ou durablement transformée.

Il y a une dizaine d’années, nous publiions aux Éditions Antipodes Grands brûlés de la face. Épreuves et luttes pour la reconnaissance d’Alexandre Dubuis. Ce livre ne s’intéresse pas à la catastrophe comme événement spectaculaire. Il porte plutôt sur ce qui commence quand l’hôpital est quitté, quand les soins aigus sont terminés, quand il faut réapprendre à être dehors, parmi les autres.

Relire ce livre aujourd’hui, alors que la Suisse commence à mesurer les conséquences humaines de l’incendie de Crans-Montana, donne le sentiment qu’il contient déjà des clés essentielles pour comprendre ce qui attend certaines familles sur le temps long. Non pour annoncer une fatalité, mais pour rappeler que la reconstruction ne se joue pas seulement dans les soins. Les Grands brûlés ont ensuite toute la vie pour se réapproprier un corps malmené et retrouver – c’est possible – la joie de vivre.

Être éditeur, pour nous, c’est aussi cela. Publier des livres qui ne collent pas à l’actualité immédiate, mais qui deviennent, parfois des années plus tard, des points d’appui pour penser ce que nous traversons collectivement, quand l’urgence est passée et que tout commence vraiment.

Guillaume Henchoz

31 décembre 2026

Publier des essais : un angle mort des politiques de soutien au livre

Alors que les ouvrages universitaires, la littérature ou la bande dessinée bénéficient de dispositifs de financement bien identifiés, les essais – intellectuels, critiques ou sensibles – peinent à trouver leur place. L’expérience des éditions Antipodes le montre : publier des essais relève aujourd’hui du défi, faute de soutiens adaptés.

Dans le paysage éditorial suisse, les conditions de financement varient fortement d’un genre à l’autre. Les ouvrages universitaires peuvent s’appuyer sur un écosystème solide : Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), universités, fonds internes, sociétés académiques. La légitimité institutionnelle qui accompagne ces publications ouvre l’accès à des aides substantielles.

La situation est comparable pour les livres à forte composante littéraire – romans, récits, poésie – et la bande-dessinée. Ils s’inscrivent dans des catégories reconnues par les politiques culturelles, avec leurs propres programmes de soutien, leurs concours et leurs réseaux de valorisation.

Mais dès lors qu’il s’agit de publier des essais, l’équation se complique. Ni pleinement académiques ni rattachés à un label littéraire clair, les essais occupent un entre-deux qui échappe aux dispositifs existants. Ils interrogent, dérangent parfois, ou s’engagent sur des terrains idéologiques perçus comme sensibles – autant d’éléments susceptibles de refroidir des financeurs déjà peu enclins à soutenir ce genre aux frontières floues.

Les éditions Antipodes en ont fait l’expérience avec plusieurs titres récents. Dans Faire face, Gilles Labarthe propose non pas un essai introspectif, mais un recueil d’entretiens avec des intellectuel-le-s et des spécialistes en sciences humaines, sociales et politique. L’ouvrage sert de porte d’entrée accessible à des champs de recherche parfois complexes et offre une véritable contribution de vulgarisation, permettant d’établir un dialogue vivant entre le monde académique et un public plus large. À ce titre, il n’entre dans aucune catégorie de soutien clairement établie.

Autre cas de figure avec D’un loup à l’autre, de Camille Krafft, une enquête fouillée sur les dynamiques de prédation, de peur et de cohabitation autour du loup en Suisse romande. Bien que profondément ancré dans un travail d’enquête journalistique rigoureux, le livre ne bénéficie pas des soutiens destinés au journalisme, puisqu’ils ciblent avant tout les médias et non les éditeurs. Malgré l’importance du sujet et l’intérêt du public, sa publication a nécessité un effort de financement considérable.

Dernier exemple avec La décroissance, chemins faisant, un essai ouvertement militant qui interroge nos modes de vie, nos imaginaires économiques et les futurs possibles face aux impasses de la croissance infinie. Par sa volonté d’explorer des pistes alternatives et d’alimenter un débat de société, il se situe à la croisée de l’analyse politique, de la réflexion écologique et du manifeste engagé – un positionnement qui, lui aussi, échappe aux cadres de soutien habituels.

Ces trois livres illustrent à quel point des démarches très différentes – un recueil d’entretiens de sciences sociales, une enquête journalistique approfondie et un essai militant – se retrouvent réunies sous le même label « essai ». Et à quel point ce label, faute de dispositifs adéquats, reste mal reconnu et mal soutenu. Il s’agit pourtant de livres qui questionnent nos certitudes et ouvrent des espaces de réflexion indispensables. Leur fragilisation n’affecte donc pas seulement les éditeurs : elle appauvrit l’espace public tout entier.

Il est sans doute temps de penser un dispositif de soutien plus clair pour ce genre essentiel qu’est l’essai. Sans cela, les éditeurs indépendants continueront à porter seuls le risque d’une production pourtant indispensable.