Plongée dans la fabrique du «nous» et du «eux»
Dans un moment où la Suisse ne cesse de questionner son rapport à l’étranger, nous publions Afficher les étrangers de l’historienne Christelle Maire. Cet ouvrage nous rappelle une chose essentielle: les débats d’aujourd’hui ont une histoire… et cette histoire mérite d’être connue.
La votation sur l’initiative dite de la «Suisse à 10 millions d’habitants» appartient désormais au passé. Le scrutin est derrière nous. Mais le débat, lui, est loin d’être terminé. Car au fond, cette votation n’était pas seulement une discussion sur la démographie, le logement ou les infrastructures. Elle s’est inscrite dans une question plus profonde qui traverse la Suisse depuis plus d’un siècle: quelle place voulons-nous accorder à celles et ceux qui viennent d’ailleurs?
À chaque époque, cette interrogation revient sous de nouveaux habits. Hier, on parlait de «surpopulation étrangère». Plus tard, de «libre circulation», «d’asile ou d’immigration de masse». Aujourd’hui, il est question de «croissance démographique» et de «seuils de population». Les mots changent mais le rapport que notre pays entretient avec l’étranger demeure l’un des fils rouges de son histoire politique.
C’est précisément ce que montre avec une remarquable acuité l’ouvrage de l’historienne Christelle Maire, Afficher les étrangers. À travers l’analyse de décennies d’affiches politiques, l’autrice raconte une autre histoire de la Suisse: celle des images qui ont façonné nos représentations de l’immigration, de l’identité nationale et de l’altérité. Ces affiches ne sont pas de simples illustrations qui accompagnent les punchlines et les arguments politiques… elles fonctionnent comme des slogans politiques qu’il s’agit d’analyser en tant que tels. Elles construisent des imaginaires. Elles transforment des questions complexes en symboles immédiatement compréhensibles, ou, pour le dire plus simplement, elles fabriquent du «nous» et du «eux».
En vous plongeant dans ce livre, vous découvrirez à quel point certains mécanismes sont anciens. On y retrouve des peurs et des oppositions qui continuent d’alimenter les débats contemporains. On mesure aussi combien les combats politiques se jouent souvent autant sur le terrain des émotions et des représentations que sur celui des statistiques et des programmes. Christelle Maire nous propose une plongée dans le logiciel des mouvements de la droite dure qui normalisent la xénophobie, de Schwarzenbach aux Blocher en passant par Köppel.
Chez Antipodes, nous sommes convaincus que le rôle d’une maison d’édition ne se limite pas à publier des livres. Notre mission consiste aussi à mettre à disposition des outils permettant de comprendre le monde dans lequel nous vivons. C’est pourquoi nous avons choisi de publier cet ouvrage aujourd’hui. Gageons que les débats sur l’immigration, l’identité et l’ouverture au monde continueront de traverser notre société suisse dans les mois et les années à venir.
Guillaume Henchoz