Nouvelles Questions Féministes Vol. 38, No 1

Féminismes religieux - Spiritualités féministes

Fueger, Helene, Mahfoudh, Amel, Becci, Irene, Fussinger, Catherine

2019, 216 pages, 25€

32,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-160-5
Peut-on avoir un engagement féministe tout en revendiquant un ancrage au sein d’un courant religieux? En s’intéressant aux initiatives féministes qui se développent à l’intérieur du christianisme, du judaïsme, de l’islam et de nouveaux mouvements religieux, ce numéro donne des repères pour penser ce double engagement. Face aux fondamentalismes, il importe d’éviter que ces femmes soient doublement marginalisées – au sein du féminisme comme dans leur tradition religieuse – mais aussi de prendre la pleine mesure de leurs marges de manœuvre dans les espaces religieux qu’elles investissent et transforment.

Peut-on avoir un engagement féministe tout en revendiquant un ancrage au sein d’un courant religieux?

En s’intéressant aux initiatives féministes qui se développent à l’intérieur du christianisme, du judaïsme, de l’islam et de nouveaux mouvements religieux, ce numéro donne des repères pour penser ce double engagement. Face aux fondamentalismes, il importe d’éviter que ces femmes soient doublement marginalisées – au sein du féminisme comme dans leur tradition religieuse – mais aussi de prendre la pleine mesure de leurs marges de manœuvre dans les espaces religieux qu’elles investissent et transforment.

Édito

• Oser penser un engagement féministe et religieux (Catherine Fussinger, Irene Becci, Amel Mahfoudh et Helene Fueger)

Grand angle 

• Quels espaces pour les féminismes religieux? (Béatrice de Gasquet)

• Des groupes de théologiennes protestantes à Genève (1978-1998): entre espace de partage et laboratoire féministe (Lauriane Savoy)

• Ni vraiment dissidentes, ni complètement obéissantes: promotion des femmes, essentialisme et constructivisme dans deux organisations d’Action catholique (Belgique, 1960-1990) (Juliette Masquelier)

• Le Mouvement de la déesse: controverses dans le champ académique féministe (Patrick Snyder)

• Les revendications actuelles de femmes juives orthodoxes: défis et controverses (Lisa Anteby-Yemini)

• Du religieux comme matrice d’émancipation: le cas de la mobilisation des Indiennes musulmanes (Sophie Schrago)

Parcours

• Marie-Andrée Roy, sociologue des religions et chercheuse féministe. Quarante ans avec la Collective féministe et chrétienne L’autre Parole au Québec (Entretien réalisé par Catherine Fussinger)

• Malika Hamidi, sociologue, musulmane et féministe. Un double engagement scientifique et militant (Entretien réalisé par Amel Mahfoudh)

• Elyse Goldstein, deuxième femme rabbin du Canada. De l’enseignement à la congrégation, une pionnière juive féministe (Entretien réalisé et traduit par Justine Manuel)

Comptes rendus

Laeticia Stauffer, Marianne Modak, Armelle Weil, Catherine Marry, Vanina Mozziconacci, Joy Charnley, Elsa Boulet

Collectifs

• Regards croisés sur la Grève féministe de 2019 en Suisse (Anouk Essyad et Nadia Lamamra)

Notices biographiques

Résumés

 

Irene Becci, invitée à Forum, parle de féminisme et de religion.

Forum, RTS 1, 25 juillet 2019. Ecouter l'émission

 

Aborder le « religieux » ou le « spirituel » comme tout autre fait social

Une remarque préalable. Les analyses médiatiques sont le plus souvent réductrices, la simplification défigure les réalités. Du coté des sciences humaines et de la politique – y compris de celleux qui pensent l’émancipation -, le schématisme et la dé-historisation me semblent dominer. Il y a un certain refus d’aborder les conditions matérielles et les contradictions qui traversent tous les rapports sociaux. Pour le dire autrement, il nous faut à la fois penser l’imbrication des rapports sociaux, dont le genre, leurs histoires et leurs contradictions. Sans oublier de prendre en compte notre point de vue toujours situé.

Je souligne donc, du coté du féminisme matérialiste, le refus du schématisme, la volonté d’historiciser les dominations, la mise en avant des contradictions. Ce numéro, et en particulier l’introduction, « Oser penser un engagement féministe et religieux » en est un bel exemple.

Catherine Fussinger, Irene Becci, Amel Mahfoudh et Helene Fueger reviennent sur les ruptures avec les institutions et les institutions religieuses dans les mouvements féministes, le rôle de subalterne réservé aux femmes au sein des monothéismes, les rôles assignés aux femmes au sein de la société, le différentialisme et le renvoi des femmes à la nature, « Faut-il le rappeler, ce sont fréquemment des arguments religieux qui, aujourd’hui comme hier, sont mobilisés à l’encontre de revendications centrales pour le féminisme dit de la deuxième vague, liées à l’autodétermination et à une valorisation du corps qui implique, par exemple, le droit à la contraception et à l’avortement, la légitimité d’une sexualité non reproductive et indépendante du mariage ou encore, plus récemment, une égalité de traitement entre homos et hétéros »

Le point de vue associant mécaniquement avancée du féminisme et renoncement aux croyances et pratiques religieuses ne permet ni de rendre compte des engagements au sein des religions, ni de comprendre les motivations et les significations de certaines femmes (ni par ailleurs de souligner les engagements antiféministes du coté de celleux qui ne jurent que par une conception étriquée de la laïcité).

« Au niveau politique, une telle lecture a pour effet d’imposer une double marginalisation aux femmes pour lesquelles féminisme et attachement à une tradition religieuse ne sont pas en contradiction : en effet, leurs postures féministes les mettent en situation de disgrâce au sein de leur courant religieux et, inversement, leur affiliation à un cadre de référence religieux les rend illégitimes dans le mouvement féministe de la société civile ».

Les autrices abordent les revendications féministes émergeant au sein des trois monothéisme majeurs, les claires dimensions féministes se dessinant dans différents nouveaux mouvement religieux, « En proposant de consacrer un numéro de NQF au sujet « Féminismes religieux – Spiritualités féministes », nous souhaitions mieux comprendre cette réalité sociohistorique, souvent peu connue dans nos milieux francophones, à savoir la structuration d’une critique féministe « de l’intérieur », portée par des femmes optant pour une posture féministe tout en s’engageant au sein d’un des trois monothéismes ou d’un nouveau mouvement religieux ou spirituel. Il s’agit là des traditions religieuses les plus présentes dans les sociétés occidentales de la seconde moitié du XXe siècle ».

Catherine Fussinger, Irene Becci, Amel Mahfoudh et Helene Fueger abordent, entre autres, la nécessité de traiter le « religieux » en lien avec la sécularisation, la diversification des courants religieux, les formes individualisées du rapport à la religion, la polarisation accrue entre des ailes conservatrices et progressistes au sein des communautés religieuses, les enjeux qui « se (re)jouent en matière de rapports sociaux de sexe, tant au sein des différents courants religieux qu’au niveau de leur emprise sur la société civile », les positions sociales des religions, les distinctions de positionnement en matière d’ordre sexué, les ressources « tactiques » de certaines, « au sein de certaines religions dont les croyances ou les pratiques officielles ne sont pas nécessairement émancipatrices, des femmes peuvent trouver des ressources « tactiques » qui leur permettent d’améliorer leur condition »…

Avant de présenter les différents articles, les autrices soulignent leur volonté d’aborder de front et de manière critique « l’articulation entre féminisme et religion », le refus de l’essentialisation des religions, « Plutôt que d’envisager les religions comme des institutions sociales univoques, monolithiques et immuables – ce qui revient en fin de compte à les essentialiser –, il s’agit de prendre en considération les marges de manœuvre, les tensions et les contradictions tant internes qu’externes », les changements qui parcourent à la fois les espaces religieux et les espaces sociaux plus larges…

Elles indiquent aussi l’importance que revêt pour des femmes « l’acquisition de compétences culturelles et interculturelles au sein de leurs espaces religieux respectifs », le besoin d’accéder de manière autonome à un savoir, la non mixité comme choix et ressource, les places de la vie spirituelle des féministes impliquées dans des milieux religieux différents…

« Le religieux est partie intégrante des conditions de vie des femmes, non seulement une cause, mais aussi un possible levier pour les changer »

Béatrice de Gasquet interroge les espaces sociaux concrets, espace religieux et espace féministe, en regard des revendications de femmes et des transformations des pratiques religieuses. Elle souligne, entre autres, que « les religions sont rarement aussi cohérentes ou unifiées qu’il y paraît de l’extérieur », l’oubli des voix critiques et réformatrices religieuses de la période suffragiste, les dénonciations androcentrées des textes religieux, les références à la bible « pour argumenter en faveur de l’abolition de l’esclavage et du féminisme », l’origine humaine et non divine de l’infériorité énoncée des femmes, les soutiens des catholiques « libéraux » et les sanctions de la hiérarchie ecclésiastique, la Ligue des femmes juives et la dénonciation de « l’absence d’accès des femmes à l’étude des textes en hébreu », l’accès – dans certains courants protestants ou juifs – de femmes à la prédication, les thématique de l’égalité professionnelle, la sécularisation productrice de « nouveaux espaces religieux pour les femmes », des moments de différentiation interne aux institutions et aux réformes religieuses, la porosité entre organisations féministes séculières et organisations religieuses libérales, l’égalité des sexes dans les rituels, la temporalité distincte des catholiques liée au centralisme de cette église, la théologie de la libération en Amérique du Sud, les argumentaires audibles construits par des femmes religieuses… L’autrice discute aussi de la cause des femmes dans les courants religieux conservateurs, de l’invisibilité de celles qui luttent au sein des courants religieux éloignés du « pôle libéral » (catholicisme, protestantisme évangélique, judaïsme orthodoxe, islam), de la politisation religieuse du genre, des contestations au sein du judaïsme orthodoxe et de l’islam, de la contestation du « caractère divin de lois dites musulmanes, en déconstruisant, avec l’aide d’expert·e·s musulman·e·s, les argumentaires religieux les sous-tendant », du féminisme islamique, de l’investissement du terrain rituel, de l’accès aux savoirs religieux, des contestations féministes au sein des religions, « la capacité des féministes à contester avec succès les interprétations masculines des textes religieux s’inscrit plus largement dans les transformations religieuses induites par l’accès croissant des pratiquant·e·s à des savoirs religieux de plus en plus spécialisés »…

J’ai été particulièrement intéressé par les articles sur les groupes de théologiennes protestantes, la mise en lumière des biais androcentriques de l’interprétation des textes bibliques, l’élaboration collective « en empruntant aux pratiques féministes telles les groupes de conscience », le groupe Fuscia et le plafond de vitrail, l’ambivalence de la non-mixité comme concept en Eglise, l’aller au-delà de l’égalité de façade affichée, les deux organisations d’Action catholique en Belgique, la distance critique à l’idée de complémentarité, les évolutions de la Vie Féminine, les revendications de femmes juives orthodoxes, les demandes de changements dans le droit religieux de la famille, l’émergence d’un féminisme juif orthodoxe, l’accès à l’étude et à l’interprétation de la loi juive, la participation active aux rituels religieux, l’exercice de nouveaux rôles religieux publics, l’ordination de femmes rabbins et sa contestation, les espaces entre femmes « pour étudier, prier et célébrer », la reconfiguration radicale « pour penser la justice de genre dans la sphère religieuse », les cheminements intérieurs, les recours à la justice civile, les analyses interreligieuses…

Je souligne l’article « Du religieux comme matrice d’émancipation : le cas de la mobilisation des Indiennes musulmanes » qui aborde les agendas et les revendications de mobilisations, différenciées en fonction de la position sociale de groupes de femmes. Sophie Schrago présente, entre autres, des discussions autour de la réforme du « Code personnel musulman » et d’un « Code civil uniforme », les rapports entre religion et féminisme à partir du cas du Mouvement indien des femmes musulmanes (BMMA), la possibilité que le champ religieux puisse constituer une matrice d’émancipation, les discours patriarcaux conservateurs, le désir de justice et d’égalité sans compromettre l’appartenance religieuse, les discriminations et leurs différents niveaux, les agendas mêlant répertoire séculier et religieux, la réappropriation de savoir religieux afin « de mieux défendre leurs droits au sein de la communauté », la création de tribunaux chariatiques féminins, les lectures critiques et contextualisantes des sources religieuses, la contestation du monopole de la parole, l’élaboration d’un autre contrat de mariage islamique, les relations entre le BMMA et les autorités religieuses…

En conclusion, Sophie Schrago indique « En revendiquant l’existence d’un point de vue situé de matière endogène au sein de leur communauté, les activistes du mouvement BMMA tentent de conjuguer leur lutte féministe et civique en réarticulant les catégories de « musulmane » pratiquante et de « féministe » engagées censées être mutuellement exclusives ». La configuration séculière et religieuse en Inde ne ressemble pas à celle que nous connaissons dans l’Etat français. Les contradictions à l’oeuvre sont, me semble-t-il, bien présentées par l’autrice. Aucune réponse ne va de soi (mais peut-il en être autrement en politique ?). D’où la dernière phrase : « Néanmoins, il n’est pas question d’affirmer dans cette conclusions que l’émancipation de ces femmes passe nécessairement par l’islam, mais plutôt de concevoir que le religieux, dans une société historique donnée, peut être un vecteur décisif d’émancipation ».

Le dossier est complété par trois entretiens, le premier avec une sociologue des religions et chercheuse féministe « Quarante ans avec la Collective féministe et chrétienne L’autre parole au Québec » ; le second avec Malika Hamidi, sociologue musulmane et féministe « Un double engagement scientifique et militant » ; le troisième avec Elyse Goldstein deuxième femme rabbin au Canada « De l’enseignement à la congrégation, une pionnière juive féministe ». Des autres manières passionnantes d’aborder les liens entre engagements spirituels et engagements féministes…

Sans m’y attarder, je signale aussi le dernier texte : « Regards croisés sur la Grève féministe de 2019 en Suisse ».

Le blog de Christine Delphy, parution le 09 janvier 2020
Article relayé sur le blog Entre les lignes entre les mots

 

Féminismes religieux, spiritualités féministes

Il faut «oser penser un engagement féministe et religieux», proclame l’éditorial de la revue Nouvelles questions féministes (NQF) sur les Féminismes religieux-spiritualités féministes. L’injonction pourrait s’adresser à celles qui pratiquent une religion et n’osent pas s’afficher féministes, autant qu’aux féministes séculières supposées en rupture avec toute référence religieuse. Les textes qui suivent cherchent à démontrer que pratique religieuse et féminisme, loin d’être antagonistes, peuvent produire de belles synergies. On cite Sarah Grimké, puisant dans la Bible des arguments contre ceux qui refusent l’accès des femmes à la prédication et justifient l’oppression des Noirs et des femmes. Avec sa sœur Angelina, Sarah Grimké luttait pour les droits des femmes en même temps que pour l’abolition de l’esclavage.

La thématique de ce numéro des NQF -qui contient huit contributions sur la religion- est introduite par Béatrice de Gasquet. Nous suivons son fil de lecture. La sociologue suggère de ne pas considérer les religions comme des institutions sociales univoques et immuables, mais d’examiner les marges de manœuvre que chacune d’elles laisse aux fidèles. Le protestantisme, l’islam et le judaïsme, qui se passent d’une institution "centralisante", laissent une large place à la discussion et restent perméables à des idées nouvelles, avec des ouvertures et replis au gré du lieu et des circonstances. La publication reprend pour l’essentiel les communications faites par des représentantes de ces trois courants lors du colloque Féminismes religieux, Spiritualités féministes qui a été organisé en 2017 à l’initiative des NQF à l’Université de Lausanne.

Féministes protestantes

Lauriane Savoy nous introduit dans le monde des féministes protestantes genevoises. D’une plume élégante, privilégiant information factuelle et bien dosée, elle retrace la lutte des femmes pasteurs. Elle rappelle que la religion n’étant pas du ressort fédéral en Suisse, c’est aux cantons d’établir des règles. Genève, canton laïc, assimile les communautés religieuses à des associations. Ne recevant pas de subventions étatiques, elles jouissent d’une grande liberté d’organisation. À Genève, les femmes ont plein accès au pastorat depuis 1968. Bien acceptées par les fidèles, elles ont tout de même dû lutter pendant trois décennies pour conquérir l’égalité professionnelle avec leurs collègues masculins. Elles ont successivement investi les groupes IBSO, Vies à vies et Fuchsia pour débattre, partager leurs expériences et analyser leur statut professionnel. Grâce à leur ténacité, elles réussissent en 2001 à faire élire Isabelle Graesslé comme modératrice de la Compagnie des pasteurs et diacres de Genève (voir son article La Bible et la fin du patriarcat in choisir n° 689, octobre-décembre 2018).

Égalité musulmane

Moyennant une interview, nous suivons le parcours de Malika Hamidi, qui apparaît comme l’exemple d’une jeune musulmane ayant su accorder engagement scientifique, foi religieuse et féminisme. Elle a découvert l'islam durant ses études universitaires, au contact d’autres maghrébines. En relisant les textes fondamentaux, les jeunes femmes y trouvent des arguments en faveur de l’égalité des sexes et les propagent.

Sophie Schrago nous transporte en Inde, le pays d’origine d’un de ses parents. Dans ce grand pays multi-ethnique et multiculturel, les femmes s’exposent à de multiples types d’oppression: patriarcale, communautaire et de caste. Courageuses et ingénieuses, elles trouvent des voies pour s’en affranchir. Sophie Schrago nous présente le BMMA, le Mouvement indien des femmes musulmanes, qui utilise le «religieux comme matrice d’émancipation». N’ayant pas froid aux yeux, ses militantes créent des tribunaux chariatiques à composition féminine, qui statuent sur des cas concrets. Une approche libérale du Coran leur inspire des verdicts qui réussissent à reformer des décisions précédentes hostiles aux recourantes. Il s’élabore ainsi une jurisprudence capable de transformer les pratiques religieuses et de faire évoluer les idées. Par ailleurs, le BMMA encadre la formation de spécialistes en exégèse et élabore des contrats tel qu’un contrat modèle de mariage.

Juives orthodoxes

L’article sur les revendications actuelles de femmes juives orthodoxes m'a laissée plus perplexe. Il fait référence à un judaïsme orthodoxe très influent en Israël, qui légitime la politique annexionniste des autorité et approuve les projets de judaïsation de la société. Un judaïsme irrespectueux des habitants musulmans et chrétiens. Sans s’en distancier, Lisa Anteby-Yemini dresse un l’inventaire méticuleusement détaillé des rites rabbiniques, dont la célébration est accessible aux Israéliennes. J'avoue ne pas bien voir l’engagement féministe dans l’activisme ainsi décrit.

Ce numéro des NQF ne contient aucune contribution d’une militante catholique. Serait-ce qu’à Lausanne la problématique des rapports entre spiritualités et féminisme cède devant celle des rapports entre les confessions?

En vain également ai-je espéré trouver dans ce recueil des éléments permettant de comprendre l’androcentrisme des religions et l’andromorphie de Dieu. Pour beaucoup de féministes séculières, il y aura là probablement un obstacle qui leur rendra difficile d’adhérer à la cause des spiritualités défendue par les militantes religieuses.

Nouvelles questions féministes - Une revue internationale francophone

L’ambition des Nouvelles Questions Féministes est de servir d’outil «à celles et ceux... qui souhaitent transformer les rapports sociaux pour construire l’égalité». Pour favoriser la diffusion du savoir dans le domaine du genre, la revue publie des traductions, ouvre ses colonnes à des personnes de l’extérieur et organise des événements.

Simone de Beauvoir WikiComÀ l’origine de sa création, on trouve Simone de Beauvoir. Au lendemain de Mai 68, des militantes françaises actives dans les MLF éprouvent le besoin d’affiner leur outillage théorique. Nourries au Deuxième Sexe, elles vont relire des textes qui traitent de l’oppression des femmes, les mettre à l’épreuve de l’actualité et en discuter. Christine Delphy, une chercheuse déjà confirmée, les introduit auprès de Simone de Beauvoir. Ravie de découvrir de jeunes militantes prêtes à désacraliser ses écrits, la philosophe les invite à des réunions régulières pour débattre. Elle les encourage à écrire et intercède pour qu’elles puissent se faire publier. Nées d’un besoin d’avoir leur publication à elles, les Questions féministes voient le jour en 1977.

Éditée pendant trois ans, la revue non-mixte sort huit numéros, qui deviendront des ouvrages de référence. Puis les divergences théoriques au sein du comité éditorial prennent l’allure d’une guerre de tranchées et la revue cesse de paraître. Celles qui tiennent à l’existence d’une revue féministe fondent en 1981 les Nouvelles Questions Féministes. Simone de Beauvoir soutient la démarche, accepte de présider le collectif et assume cette charge jusqu’à sa mort. Son décès casse l’élan du collectif, et la parution de la revue s’interrompt une nouvelle fois.

Réanimée avec beaucoup de peine, les NQF surmontent avec difficulté les obstacles dressés par la privatisation de l’Imprimerie nationale française. Le Comité décide d’élargir sa base en s’ouvrant à la collaboration de féministes francophones d’ailleurs. Comme les autorités suisses subventionnent les universités qui enseignent les études féministes, Christine Delphy et sa collègue Patricia Roux à Lausanne saisissent l’opportunité de rapprocher les NQF de l’UNIL, alors pionnière en la matière. L’attribution à Patricia Roux de la chaire «Études genre» bénit ce mariage d’amour et de raison, et assure le financement des NQF, dont le premier numéro franco-suisse paraît le 14 juin 2002. Assurant la continuité historique, Christine Delphy est responsable de la publication et copréside le comité éditorial à côté de Patricia Roux.

Trimestrielle au début et semestrielle depuis 2015, la revue est hébergée par la Haute école du social et de la santé à Lausanne. Les effets de ce changement structurel ne se manifestent pas tout de suite, mais il devient par la suite de plus en plus évident que le centre d’intérêt rédactionnel s’est déplacé. Le regard se porte plus rarement sur le Sud et ses problématiques comme la lutte pour la souveraineté alimentaire, la défense de l’habitat ou la démilitarisation. L’accentuation du caractère scientifique de la revue et la compétence professionnelle de celles qui s’y expriment érigent un mur entre les spécialistes et les militantes. Recentrée sur des sujets relevant des activités de personnes travaillant dans le social et la santé, NQF semble devenir la revue qui exprime leurs préoccupations et valorise leur action.

Si les questions de la place des femmes dans les religions vous intéressent, n’hésitez pas à lire ou à relire les articles de notre dossier Église nom féminin de notre numéro 689 (octobre-décembre 2018).

Anna Spillmann, Revue Choisir, revue culturelle d'information et de réflexion, parution 28 décembre 2019