Les intellectuels de gauche

Critique et consensus dans la Suisse d’après-guerre (1945-1968)

Buclin, Hadrien

2019, 523 pages, 34 €

43,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-149-0
Les intellectuels de gauche s'intéresse à l'engagement des intellectuels progressistes dans la vie politique suisse, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au fameux cycle de contestation de 1968, une période souvent délaissée par la recherche historique. Ce livre permet aussi de mieux comprendre le conservatisme helvétique de l'époque de la guerre froide et la manière dont l’establishment a marginalisé, voire réprimé, des personnalités jugées trop critiques.

Les intellectuels de gauche s'intéresse à l'engagement des intellectuels progressistes dans la vie politique suisse, de la fin de la Seconde Guerre mondiale au fameux cycle de contestation de 1968, une période souvent délaissée par la recherche historique.

Revenant sur l’action politique de personnalités, parfois oubliées, qui ont préparé le terrain à la contestation des années 1970, ce livre permet aussi de mieux comprendre le conservatisme helvétique de l'époque de la guerre froide et la manière dont l’establishment a marginalisé, voire réprimé, des personnalités jugées trop critiques.

Alors que la recherche historique en Suisse est souvent fragmentée, en raison du plurilinguisme et du fédéralisme, ce livre propose une véritable histoire nationale, impliquant aussi bien la partie alémanique que francophone du pays, sur une période couvrant un quart de siècle, tout en replaçant la vie politique et intellectuelle helvétique en perspective européenne et internationale.

Il restitue enfin dans toute leur complexité la diversité des courants et sensibilités au sein de la gauche et leur évolution.

 

Introduction

Partie liminaire: un portrait de groupe

Partie  I: Espoirs et désillusions de l’immédiat après-guerre (1945-1949)

• L’immédiat après-guerre en Europe occidentale

• La continuité conservatrice en Suisse

• Intellectuels de gauche et courants politiques

• Débats d’immédiat après-guerre

Partie  II: Au cœur de la guerre froide (1950-1961)

• L’Europe occidentale des années 1950

• Défense spirituelle et anticommunisme

• Débats des années 1950

Partie  III: L’émergence d’une nouvelle génération à gauche (1962-1968)

• L’Europe occidentale des années 1960

• Recul de la Défense spirituelle et essor d’une nouvelle génération à gauche

• Débats des années 1960 

Conclusion

• Sources et bibliographie
• Notices biographiques
• Notices des partis, institutions et associations
• Notices des journaux et revues
• Index des noms

Hadrien Buclin, invité à Versus Lire et penser, parle des Intellectuels de gauche (RTS2, 12 avril 2019): écouter l'émission

 

Un ouvrage instructif sur la Suisse de l'après-seconde guerre mondiale

Après un ouvrage sur l'écrivain français Maurice Blanchot, notre camarade Hadrien Buclin vient de publier sa thèse de doctorat en histoire consacrée aux intellectuels de gauche dans la Suisse d'après-guerre.

Cet ouvrage représente le « chaînon manquant » entre les études sur l'histoire sociale et ouvrière de la Suisse publiées par des historiens tels que Marc Vuilleumier, Hans-Ulrich Jost et Claude Cantini (pour ne citer qu'eux, dans le cadre romand) et les témoignages de participant·e·s aux mouvements contestataires de 1968. Plusieurs ouvrages, parus à l'occasion du 50e anniversaire de Mai 1968, avaient notamment déjà relevé les aspects extrêmement conservateurs de la société suisse.
L'ouvrage traite la problématique de l'engagement des intellectuel·le·s de gauche à l'échelle suisse, permettant donc de mieux connaître les débats de cette époque en Suisse alémanique. Il retrace l'évolution du statut des intellectuel·le·s, dans ou hors des partis, et les débats où ceux-ci furent impliqués.
En contrepoint, cet ouvrage fournit également un historique précieux du « maccarthysme » suisse (persécution des milieux non conformistes) dans les années 1950. Ce dernier n'avait rien à envier à son homologue étatsunien et le Parti socialiste, participant au gouvernement fédéral depuis 1943, y apporta sa contribution. Sont rappelés divers épisodes, comme la persécution judiciaire – à l'instigation du conseiller fédéral Eduard Von Steiger (PAB, ancêtre de l'UDC) – du journaliste Peter Surava, rédacteur au journal antifasciste Die Nation, puis au Vorwärts, organe alémanique du Parti suisse du Travail. On y trouve aussi les débats au sein de la gauche sur l'URSS, dont le Parti suisse du Travail faisait à l'époque l'apologie (position qu'il a chèrement payée après l'intervention de l'URSS en Hongrie, en novembre 1956) ou sur le colonialisme européen, pas forcément critiqué au sein du PS.
Mais, avec la détente Est-Ouest des années 1960, la critique du conservatisme suisse et la solidarité avec les mouvements sociaux du « tiers-monde » furent mieux écoutées. On notera, car ce point est souvent ignoré, le rappel du rôle joué dans la création du mouvement contre l'armement atomique de la Suisse (mai 1958) par des militant·e·s de la fort petite organisation marxiste--révolutionnaire Proletarische Aktion.
En résumé, un ouvrage à lire (et à faire lire), car il offre un retour critique sur l'histoire suisse de cette période.

Hans-Peter Renk, Journal SolidaritéS (du 20 juin 2019, n° 352)



Une autre histoire des intellectuels

Trois ouvrages passionnants offrent des approches très particulières sur l'histoire des intellectuels, leurs ressorts émotionnels, leurs opposants et la construction politique de leur rôle.

Devenue une part importante de l’histoire contemporaine, l’histoire des intellectuels tient à la fois de l’histoire culturelle que de l’histoire politique, depuis leur « naissance »  en France lors de l’Affaire Dreyfus jusqu’à nos jours, leur « silence »  et leur spécialisation (les « intellectuels spécifiques »  pour reprendre l’expression de Michel Foucault) faisant l’objet de critiques durant les dernières décennies.

La particularité des ouvrages ici recensés est d’élargir le spectre d’analyse du champ intellectuel. Une histoire émotionnelle du savoir de Françoise Waquet, directrice de recherche au CNRS, ouvre de belles perspectives en privilégiant une « histoire sensible » des intellectuels et des savants, tandis que La haine des clercs de la jeune universitaire Sarah Al-Matary propose une analyse diachronique convaincante de l’anti-intellectualisme en France. Enfin, Les intellectuels de gauche de l’apprenti historien helvète Hadrien Buclin dresse un tableau très précis du paysage politique et intellectuel européen de l’après-guerre (1945-1968) et, plus spécifiquement, en Suisse.


Une ethnologie sensible du monde du savoir et de la recherche

L’approche d’histoire sensible et ethnologique de Françoise Waquet est particulièrement originale et prolonge ses principaux travaux – qui font autorité – Parler comme un livre. L'oralité et le savoir (XVIe-XXe siècle)  et L'ordre matériel du savoir : comment les savants travaillent : XVIe-XXIe siècles . A travers de nombreux exemples historiques, la directrice de recherche explore toute la gamme des émotions qui font le quotidien des chercheurs : plaisir et ennui, peur et espérance, enthousiasme et désespoir, bonheur et souffrance…Surtout, de manière particulièrement intéressante, Françoise Waquet analyse « l’écologie émotionnelle » du monde de la recherche et du savoir en s’attardant sur les « lieux émotionnés » (bibliothèque, laboratoire, bureau…), les « objets affectifs » (livres personnels, notes et manuscrits, ordinateurs…) et les liens qui unissent les chercheurs entre eux au sein des communautés de travail et d’amitié (la correspondance entre Marc Bloch et Lucien Febvre est à cet égard souvent convoquée comme un exemple particulièrement emblématique).

De manière sans doute moins aboutie, Une histoire émotionnelle du savoir décrit dans une seconde partie les étapes-phares de la carrière des chercheurs : la thèse, les mentors, les livres-références, les premières publications, le destin d’auteur et ses vicissitudes (écriture, publication, réception critique…)…Le panel retenu est à cet égard trop ambitieux, c’est-à-dire à la fois les sciences humaines – que Françoise Waquet maîtrise parfaitement – et les sciences « dures », qui sont en réalité davantage effleurées. Enfin, dans les trois derniers chapitres (et en l’espace de moins de 100 pages), cette recherche tente une synthèse d’histoire de « la condition des émotions », de « la République des Lettres »(XVIe-XVIIIe siècles) à « la société du savoir » (XVIIe-XXIe siècles), ce qui relève en effet de la gageure.

Une histoire culturelle de la tradition anti-intellectualiste en France

De façon plus ciblée et plus attendue, Sarah Al-Matary privilégie dans La haine des clercs une temporalité plus courte (de l’Affaire Dreyfus à nos jours, suivant le schéma classique de l’histoire contemporaine des intellectuels) pour dresser une fresque historique de l’anti-intellectualisme en France. Cet ouvrage d’une grande qualité démontre que cette tradition est très vivace historiquement au sein d’un « pays qui aime les idées » . De manière passionnante, il plonge lecteur dans l’entrelacs des grands courants de pensée à la fois anarchistes, catholiques, nationalistes, gauchistes…évitant au passage de les opposer de manière trop manichéenne et tentant surtout de comprendre les ressorts de la virulence des haines contre les clercs (« le procès de l’intelligence », « la querelle des mauvais maîtres »…) qui ponctuent le récit national français depuis l’Affaire Dreyfus (acte de « naissance » des intellectuels, selon l’expression de Barrès contre le « J’accuse » de Zola).

Le principal intérêt théorique du patient travail de Sarah Al-Matary, maîtresse de conférences en littérature à l’université de Lyon-2 et rédactrice en chef de La Vie des idées, est de démontrer que l’anti-intellectualisme, loin d’être seulement une « haine de la culture », peut tout autant être analysée comme l’affirmation d’une « culture alternative ». Dès le XIXe siècle, en lien avec la Révolution industrielle, l’opposition entre le travail manuel et le travail intellectuel prend progressivement le pas sur la société des trois ordres, propre à l’Ancien Régime. Les « nouveaux clercs » formés par les intellectuels (jusqu’à la massification de l’enseignement supérieur, dans les années 1960, on ne parle pas encore de « professions intellectuelles » dans les catégories statistiques) tiennent leur prestige (et leur pouvoir) de l’essor de l’enseignement et de l’instruction sous la IIIe République. Cela explique pourquoi l’anti-intellectualisme trouve un terreau favorable à l’antirépublicanisme et à l’antiparlementarisme à la fois à droite (nationalistes maurassiens, catholiques intransigeants) et à gauche (anarchistes sous la IIIe, maoïstes et situationnistes sous la Ve), ce qui ne signifie pas, bien sûr, que la culture de l’anti-intellectualisme ne génère pas, elle aussi, ses propres intellectuels . Dans ses derniers chapitres les plus contemporains, La haine des clercs envisage l’anti-intellectualisme des dernières décennies, symbolisé par des figures médiatiques (et non-universitaires), prolongeant, de manière d’ailleurs moins brillante, des débats anciens mais mettant désormais sur le banc des accusés les politiques culturelles des pouvoirs publics.


De l'histoire des intellectuels à l'histoire politique

Au-delà de ces deux essais d’ethnologie « sensible » du savoir et d’histoire culturelle des anti-intellectuels, le jeune historien Hadrien Buclin propose une belle monographie d’histoire politique des intellectuels avec son ouvrage, issu de sa thèse soutenue à l’Université de Lausanne, intitulé Les intellectuels de gauche. Critique et consensus dans la Suisse d’après-guerre (1945-1968). Au-delà du contexte particulier (et multiculturel) helvétique, peu connu des lecteurs non spécialistes, cet ouvrage s’intéresse de manière plus large à l’engagement des intellectuels progressistes dans la vie politique de la fin de la Seconde guerre mondiale au fameux cycle de contestation des « années 1968 » en revenant sur l’activisme de personnalités du monde universitaire ou des partis politiques (les « intellectuels organiques » au sens de Gramsci) qui ont préparé le terrain à la contestation des années 1970.

Enfin, et surtout, ce livre permet de mieux comprendre la persistance d’une forme de conservatisme (certes très marqué en Suisse, mais également propre aux sociétés occidentales des premières décennies de la Guerre froide) et la manière dont l’establishment a marginalisé, voire réprimé, des intellectuels jugés trop critiques (en les excluant notamment des postes universitaires les plus prestigieux). Plus qu’une histoire strictement nationale (alors que la recherche historique en Suisse est souvent fragmentée en raison du plurilinguisme et du fédéralisme), la recherche fouillée d’Hadrien Buclin met brillamment la vie politique et intellectuelle helvétique dans une perspective européenne et internationale en délimitant trois périodes-clés (l’immédiat après-guerre, le cœur de la Guerre froide dans les années 1950 et l’émergence d’une nouvelle génération de contestations dans les années 1960). Pour finir, il restitue dans toute leur complexité la diversité et l’évolution des courants et sensibilités au sein de la gauche politique et intellectuelle.

Damien Augias, nonfiction.fr, 26 juillet 2019