Nouvelles Questions Féministes Vol. 32, No 2

26,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-088-2
Les recherches féministes sur le travail social sont plus que jamais nécessaires, car l’idéologie de la responsabilité individuelle imprègne fortement les politiques de l’Etat social et les missions du travail social. Cette idéologie nie les inégalités liées aux rapports de domination entre hommes et femmes, entre citoyen·ne·s et étranger·e·s, ou entre riches et pauvres. Ce numéro montre que certaines interventions du travail social reproduisent ces inégalités, mais que d’autres contestent davantage les normes sociales dominantes et favorisent ainsi l’émancipation des personnes ciblées par l’action sociale.

Le travail social répond à des problèmes sociaux, en fonction des politiques sociales en place. La définition de ces problèmes, des catégories de populations concernées et des solutions à apporter est objet et enjeu de débats.

Les approches féministes du travail social prennent part à ces débats depuis longtemps, mais, malheureusement peu nombreuses, elles peinent à atteindre une pleine légitimité. Elles sont pourtant plus que jamais nécessaires, car l'idéologie de la responsabilité individuelle marque aujourd'hui très fortement l'Etat social et oriente l’ensemble des missions du travail social. Or, en faisant comme si les individus étaient responsables de leur sort et que tout leur parcours dépendait de leurs mérites, cette idéologie nie les privilèges et les discriminations engendrés par les rapports de domination entre hommes et femmes, mais aussi entre citoyen·ne·s et étranger·e·s, ou entre riches et pauvres.

Chacun des articles de ce numéro examine des pratiques particulières de l’action sociale contemporaine: en France, le recours à des intervenantes sociales issues de l’immigration dans le cadre des politiques dites d’intégration; au Québec, les transformations des emplois de services à la personne, dues aux politiques néolibérales; les effets, sur les mères d’enfants déclarés autistes, des politiques publiques visant à les impliquer fortement dans un dispositif d’intervention, au Québec également; en Suisse, les normes familiales qui orientent les interventions des assistant·e·s sociales de l’aide sociale publique. Tous les articles montrent que les pratiques du travail social, orientées par des idéologies et des conditions nécessairement contraignantes, tendent à reproduire les inégalités liées au sexe, à la classe sociale ou à la nationalité. Mais ils montrent également que le travail social recouvre des pratiques diversifiées, parfois conflictuelles, transgressives ou innovantes, qui peuvent contribuer à l’émancipation des personnes auprès desquelles il intervient.

Édito

  • Le travail social entre émancipation et normalisation: une voie étroite pour les approches féministes (Hélène Martin, Marianne Modak et Véréna Keller)

Grand angle

  • Les missions de "proximité" en question: places et postures des intervenantes sociales minoritaires (Marion Manier)
  • Intervention intensive et travail invisible de femmes: le cas de mères de jeunes enfants autistes et de leurs intervenantes (Isabelle Courcy et Catherine des Rivières-Pigeon)
  • Réorganisation des services d’aide à domicile au Québec et droits syndicaux: de la qualification à la disponibilité permanente juste-à-temps (Louise Boivin)
  • Les normes d’une famille "juste" dans les interventions des assistantes et assistants sociaux de l’aide sociale publique (Marianne Modak, Françoise Messant et Véréna Keller, avec la collaboration de Myriam Girardin)

Champ libre

  • Censure, féminisme et traduction: Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir en catalan (Pilar Godayol)

Parcours

  • Geneviève Cresson, sociologue féministe: Santé, familles et professionnel·le·s (entretien réalisé par Marianne Modak et Hélène Martin)

Comptes rendus

  • Cahiers Genre et Développement, No 7, 2010. Christine Verschuur (dir.), Genre, postcolonialisme et diversité des mouvements de femmes (Juliette Cleuziou)
  • Les Cahiers du CEDREF, No 18, 2011. Paola Bacchetta et Jules Falquet, avec Norma Alarcón (Éds), Théories féministes et queers décoloniales: interventions chicanas et latinas états-uniennes (Danielle Haase-Dubosc)
  • Tania Angeloff et al.: Chinoises au XXIe siècle: Ruptures et continuités et Traditions et ruptures chinoises (Ellen Hertz)
  • Cahiers du Genre, No 51, 2012. Miranda, Adelina, Nouria Ouali et Danièle Kergoat (coord.), Migrantes et mobilisées (Stéphanie Condon)
  • Cahiers du Genre

De l’invisibilisation: parce que ce travail est toujours présent

"Mobilisant des savoirs, des dispositifs d’aide et de contrôle, ainsi que des normes et des valeurs morales en vue de réguler des comportements et des situations jugés problématiques, les pratiques du travail social comportent nécessairement, et sans doute prioritairement, un aspect de (re)production normative."

Hélène Martin, Marianne Modak et Véréna Keller proposent "de mettre au jour la dynamique de l’émancipation et de la normalisation qui caractérise le travail social".

La professionnalisation du travail social ne peut être analysée hors de "l’imbrication des rapports de domination", d’autant que la valorisation de l’individu·e, dans la société néo-libérale, tend à la/le rendre responsable de sa situation socio-économique.

L’analyse féministe du travail social permet de spécifier les fonctionnements concrets et les contradictions à l’œuvre dans les "politiques d’activation", de "responsabilisation". Les éditorialistes nous rappellent que "les présupposés des politiques d’activation posent que les individus sont, individuellement et égalitairement, soumis à un devoir d’autonomie et de responsabilité. Or, l’autonomie, entendue ici sous l’angle économique, est plus aisément accessible à un individu déchargé d’obligations pour autrui et, surtout, du travail domestique". Il faut donc continuer à critiquer la prétention universaliste et l’androcentrisme de cette norme.

L’oubli des rapports sociaux réellement existants, de leurs asymétries, des relations de pouvoirs, invisibilise des conséquences de politiques d’activation qui renforcent de fait "la division sexuelle du travail puisqu’elle repose sur la négation des inégalités entre hommes et femmes dans l’emploi et dans la famille".

Comment ne pas souligner aussi "l’indisponibilité" socialement construite et acceptée des pères, les processus d’individualisation et de psychologisation des problèmes sociaux.

"De fait, lorsque ces professionnel·le·s sont confronté·e·s aux normes d’activation et aux inégalités réelles, cette marge de manœuvre peut les conduire à l’alternative suivante: soit viser l’autonomie économiq