EDITIONS ANTIPODES

De la chute du mur de Berlin au 11 Septembre 2001

Le journal télévisé, les mémoires collectives et l'écriture de l'histoire

Katharina Niemeyer

2011, 342 pages, 33 chf, 26 €, ISBN 978-2-88901-056-1

 

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De nombreux ouvrages portent sur l'histoire de et à la télévision. En revanche, la question de l'importance de ce média en tant qu'acteur spécifique de l'histoire ou en tant que constructeur des mémoires collectives reste souvent en suspens.

Cet ouvrage s'intéresse au lien qu'entretient le journal télévisé avec l'histoire, la mémoire et l'historiographie. Ancré dans une apparente démarche d'actualité, le journal télévisé est également la plateforme d'une expérience du temps présent historique. Les images de la chute du mur de Berlin et du 11 Septembre 2001 en sont des exemples.

L'analyse de ces deux événements et de leur commémoration montre que le journal télévisé intervient dans la construction des mémoires collectives et révèle également que la télévision s'insinue parfois dans le déroulement même de l'événement, devenant ainsi un acteur de l'histoire en cours.

De plus, les années 1990 sont marquées par de profonds changements sur les plans politique et médiatique. L'essor des nouvelles technologies permet au journal télévisé de proposer un direct encore plus performant. C'est ainsi que le 11 Septembre 2001 présente l'apogée tragique d'une évolution qui a commencé avec la chute du communisme. La télévision est prise en otage et raconte ainsi une tout autre histoire.

 

Table des matières

 

 I. De l'information à l'histoire

Réflexions sur la télévision, le journal télévisé, la mémoire et l'histoire

  • La télévision entre métamorphoses et événements
  • La mémoire - de la phénoménologie bergsonienne au journal télévisé
  • La mémoire collective, les archives et l'éphémère
  • Les dimensions historiques du journal télévisé
 

II. La chute du mur de Berlin - du direct à la commémoration

La chute du mur de Berlin - une expérience du temps présent

  • Les différentes formes du direct
  • Un récit médiatique et historique
  • Entre récit et expérience historique du temps présent

La chute du mur - Commémoration, souvenirs et habitudes

  • L'actualité au coeur du journal télévisé - Une mise en scène dominée par le «présent»
  • La mise en scène des témoignages et d'autres personnages
  • Une page très spéciale sur France 2 - L'actualité est sous le signe du mouvement
  • Le 10e anniversaire de la chute du mur de Berlin
  • La mémoire omniprésente: la mort de Charles de Gaulle et la nuit des pogroms de 1938

Dix anniversaires ou comment le journal télévisé fabrique le souvenir

 

III. Les métamorphoses médiatiques et politiques dans les années 1990 et le 11 septembre 2001

Tout demeure autrement

  • La société de l'information - Une mise en scène des nouvelles technologies
  • La brèche dans le mur, dans le récit médiatique et dans le monde politique

Le 11 septembre 2001 - le direct qui frappe l'écran

  • L'ennemi (in)visible et l'omniprésence de la fiction
  • Oscillations temporelles et expériences historique
 

Conclusions et perspectives

 

Articles

 

Dans la revue Questions de communication

L’ouvrage est l’adaptation d’une thèse en sciences de l’information et de la communication (sic) soutenue à l’université de Genève en 2009 et dirigée par Jean-François Tétu (université Lumière Lyon 2) qui en signe la préface (pp.7-11). Maître de conférence à l’Institut français de presse, Katharina Niemeyer se définie comme une analyste et une penseuse des médias et de l’événement et c’est ainsi qu’elle entend revisiter la mémoire, l’histoire et les productions télévisuelles d’actualité. Dans l’essai, se fondant sur une approche philologique, l’auteure cherche à valider l’idée que la télévision est un acteur spécifique de l’histoire autant qu’un constructeur de différentes mémoires collectives. Elle fonde son approche sur un corpus d’auteurs francophones (Jean Baudrillard, Guy Lochard, Arnaud Mercier, Jean-Louis Missika, Jean-Claude Soulages…), autant qu’anglo-saxons (Janet Wasco, Chris Barker…) et allemands (Michael Beuthner, Lorenz Engell, Niklas Luhman…), venant en complément des quelques 700 pages de retranscriptions de journaux télévisés français (TF1, Antenne 2/France 2), allemand (ARD) et américains (ABC, CBS) couvrant la période 1989-2001 par le prisme de la chute du mur de Berlin et du 11 septembre 2001. Katharina Niemeyer se fait même novatrice en (sic) lorsqu’elle convoque des historiens (Pierre Nora, Paul Ricœur, Paul Veyne…) pour "une réflexion sur l’histoire, le récit médiatique et historique, car leur jeu avec la mémoire se présente comme une particularité intéressante sur l’écran télévisuel" (p.70). Cette "approche incluant la philosophie de l’histoire dans les sciences des médias" (p.316) est peut-être la moins réussie tant l’auteure, appliquée à rechercher des divergences entre ces deux disciplines universitaires, néglige de s’interroger sur la conscience historique des journalistes, c’est-à-dire sur leur formation et leurs conditions de travail, et sur la différence qui existe entre mémoire et histoire. Ce faisant, elle emprunte la même voie que Gilles Freissinier, qui avait consacré son mémoire de maîtrise à La chute du mur de Berlin à la télévision française. De l’événement à l’histoire (1961-2002) (Paris, Éd. L’Harmattan, 2005) – pour une critique de cet ouvrage, voir Gérard Arboit ("Gilles Freissinier, La chute du Mur de Berlin à la télévision française. De l’événement à l’histoire, 1961-2002", Questions de communication, 12, 2007, pp.404-406). Aussi apporte-t-elle la conceptualisation qui manquait à cet ouvrage. Elle cherche à imposer que les mémoires collectives construites par les journaux télévisés participent de "la mutation historienne du temps de la mémoire", opposant Paul Ricœur (travail de mémoire: La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éd. Le Seuil, 2000) à Pierre Nora (lieu de mémoire: "Entre mémoire et histoire", pp.25-43, in: Pierre Nora, dir., Les lieux de mémoire, 1, La République, Paris, Gallimard, 1997) (p.127). Après cette entrée en matière cherchant à aller "de l’information à l’histoire" (pp.27-88), Katharina Niemeyer entre dans le cœur de son sujet avec une seconde partie consacrée à "La chute du mur de Berlin. Du direct à la commémoration" (pp.91-213), avant de s’interroger sur "Les métamorphoses médiatiques et politiques" qui ont conduit au 11 septembre 2001 (pp.217-311).

L’auteure se livre donc à un travail sur la "monstration événementielle (p.93), plutôt qu’à une interrogation sur le présentisme des médias, et non ce qu’elle nomme "le présent, qui existe difficilement en soi" (p.93). En découle une lecture du travail des médias audiovisuels selon les règles classiques de l’analyse de discours. Ainsi établit-elle les trois dimensions discursives de la médiatisation de la chute du mur: factuelle/descriptive, émotionnelle de proximité et historique/explicative (pp.110, 126). Elle note les quatre fonctions iconiques de l’événement: émotionnelle, factuelle/descriptive, d’authentification du passé par l’usage du direct et d’imitation de l’archive dans le traitement de l’actualité (p.211). En passant, l’auteure révèle les biais de ce postulat du journalisme télévisuel faisant que "la répétition des images symboliques en boucle, s’est immédiatement ancrée, voire encastrée, dans les mémoires collectives" (p.213). Dans cette expérience du temps présent historique qui caractérise la société contemporaine depuis son entrée dans le XXIe siècle, elle voit un "espace médiatique de l’information [devenant] momentanément un espace cathartique collectif de projection et un lieu d’empathie" (p.126). Évoquant une forme d’historicité de l’événement, elle note la tendance des médias à précéder le travail des historiens. Elle oppose la chute du mur de Berlin – "devenue un événement historique par la suite" – aux attentats du 11 septembre 2001 pour lesquels "la distance temporelle n’a pas pu s’installer" (p.213).

Dans sa dernière partie (pp.217-311), l’auteure se livre à une description intéressante de l’illusion technologique qui a frappé les médias audiovisuels entre 1989 et 2011. Elle passe en revue la "cnnization" des chaînes de télévision, sous l’effet de l’évolution du câble et du satellite (pp.224-225) aussi bien que l’incorporation du changement du monde de la communication sous sa forme visuelle (génériques et logos des journaux télévisés, pp.225-238). Plus problématique est la lecture déterministe (pp.239-251) qu’elle reprend d’auteurs spécialisés sur les causes politiques du 11-Septembre et qu’elle cherche à appliquer aux médias. Cette "brèche dans le mur" (p.239) veut que "les terroristes ont utilisé la plus grande force de la télévision et l’ont retournée contre elle" (p.251). Certes, il ne s’agit que d’une (longue) introduction au "direct qui frappe l’écran" (p.253), à savoir l’enchaînement d’attentats contre le territoire des États-Unis le 11 septembre 2001. Mais, ces digressions laissent un arrière-goût de partie rajoutée uniquement pour des besoins éditoriaux. En effet, la mise en mémoire de cet événement par les médias reprend les mêmes concepts que ceux évoqués pour la chute du mur de Berlin, même si le recours au direct est plus "accompli" (pp.267-268) aux États-Unis qu’en Allemagne. Tous deux recourent à des univers de référence, autrement dit à des mémoires collectives déjà formées. Toutefois, en 2001, la "matrice d’explication" semble être la science-fiction cinématographique (pp.276, 285). Finalement, dans les deux cas, ne s’agit-il pas de la même "expérience historique du temps présent" (p.293), les "images souvenir" (p.289)? D’ailleurs, l’auteure ne voit qu’une différence entre les deux événements, la médiation de l’internet (p.275), ce qui lui permet d’utiliser les concepts de la médiologie: graphosphère (imprimerie) et vidéosphère (techniques audiovisuelles) en 1989, ces deux premiers éléments de la médiasphère auxquels s’est ajoutée l’hypersphère (réseau numérique).

Apparaît une question de forme qui renvoie la chercheuse à son appréhension de son objet de recherche. La proximité avec le 11-Septembre n’est-elle pas en rapport avec son entrée en thèse (2004), plutôt qu’avec l’état du savoir historique sur cette question? Son développement sur la diffusion par TF1, le 16 septembre 2001, d’images empruntées au blockbuster américain Star Wars (Lucas, 1977), qui renvoient à la lecture du monde entre le Bien et le Mal (pp.286-289), pour intéressante qu’elle soit, reste fragile en raison des sources utilisées (forum internet) et de l’absence de réponse de TF1. C’est pourquoi l’auteure ne veut y voir qu’un "mythe" (p.289), même si elle en fait une matrice d’explication. Malgré tout, cette étude reste un bon exemple de l’importance de la présence et de la technique télévisuelle dans le déroulement des événements. Là réside cette "expérience historique du temps présent": en voyant et revoyant les images, les téléspectateurs se souviennent des émotions qui y sont liées. De ce point de vue, les médias, et particulièrement les journaux télévisés, participent d’une façon très spécifique à l’écriture de l’histoire, mettant en lumière grands événements connus et vie de tous les jours. Mais c’est en temps que témoin, au même titre qu’une source écrite ou iconographique, c’est-à-dire comme supports médiatiques, et acteur.

 Gérald Arboit, Questions de communication, 24/2013, pp.301-302, mis en ligne le 1er février 2014, URL: http://questionsdecommunication.revues.org/8819

 

  

Dans Historical Journal of Film, Radio and Television

Extrait: ... Niemeyer wants to subject this phenomenon to a rigorous analysis from two contrasting perspectives... Niemeyer is able to illuminate these themes with a discussion of philosophical, psychological and sociological theories of memory, collective memory (Bergson, Halbwachs), and the emergence of narrative out of memory and temporal experience (Ricoeur)...

David Carr, Historical Journal of Film, Radio and Television, vol. 33, no.1, 2013, pp. 129-131, article complet disponible ici

 

Dans la revue Le Temps des Médias

Le journal télévisé produit-il du récit historique? Une question a priori provocante pour l’historien, tant la production de l’information semble aux antipodes d’une écriture scientifique de l’histoire dans ses objectifs, dans ses méthodes et dans son rapport au temps. C’est pourtant le projet auquel s’est confrontée K. Niemeyer dans cet ouvrage tiré de sa thèse de doctorat. Si les liens entre histoire et télévision ont déjà fait l’objet de recherches nombreuses et stimulantes (citons entre autres les travaux d’I. Veyrat-Masson sur les émissions historiques et leurs mises en scène ou encore ceux de L. Gervereau et C. Delporte sur la place des images dans les processus de construction de l’histoire), c’est sur une voie différente et audacieuse que s’est engagée K. Niemeyer. Celle-ci envisage en effet, à travers une approche à la fois interdisciplinaire (philosophie, histoire et SIC) et comparative (son corpus intègre des journaux de chaînes françaises, américaines et allemandes), de questionner l’importance du journal télévisé en tant que producteur de récits historiques et de mémoires collectives.

Après avoir posé les cadres théoriques de sa recherche en présentant la complémentarité des modèles de compréhension de la mémoire élaborés par Bergson (distinction entre la "mémoire habitude" et la "mémoire vraie") et Halbwachs (mise en valeur de la dimension sociale de la "mémoire collective") avec celui de la triple mimèsis développé par Ricœur, la seconde partie est consacrée à l’analyse de la mise en scène de l’histoire lors des couvertures de la chute du mur de Berlin et du 11 septembre 2001. Ces deux événements ont pour point commun d’avoir fait l’objet d’une ample couverture médiatique dans de nombreux pays et d’avoir été d’emblée vécus comme historiques, le 11 septembre marquant même selon K. Niemeyer "l’apogée tragique d’une évolution technico-médiatique et (géo)-politique liée à celle du terrorisme".

S’intéressant aux contenus mais aussi aux pratiques, K. Niemeyer livre un certain nombre de conclusions passionnantes sur le rôle des directs et leurs limites quant à la construction d’un récit historique, sur les différentes formes de récits construits et développés par les journalistes de télévision ou sur la manière dont le JT et les journalistes contribuent à la construction de mémoires collectives, en faisant remonter à la surface des images du passé que l’auteure qualifie d’"images-souvenirs". Quelques belles pages nous sont aussi données à lire sur plusieurs directs de télévision restés dans les mémoires, comme le dialogue entre D. Bilalian et P. Rochot alors que M. Rostropovitch s’apprête à jouer en direct de Berlin, ou les commentaires de présentateurs réduits au rôle de spectateurs face au surgissement continu d’images irréelles des Twin Towers.

Dès lors, K. Niemeyer tente d’apporter une réponse à la question posée initialement. Du point de vue de la mémoire, les apports sont conséquents et originaux: à travers les "images-souvenirs" sélectionnées dans les archives et diffusées de manière récurrente lors des commémorations (avec des fonctions diverses d’explication du passé, de représentations de souvenirs de témoins, de recherche de l’émotion…), le journal télévisé est producteur de mémoire collective, K. Niemeyer qualifiant même le JT de "lieu-de-mémoire-en-mouvement" ("le journal télévisé est (…) un support, un créateur et un ré-initiateur de la mémoire"). Pour ce qui est de la production de récit historique, K. Niemeyer se montre plus prudente: si le JT produit des récits "à la dimension historique et explicative" ("il raconte et montre l’histoire") qui peuvent être considérés comme une expérience du temps présent et parfois intervenir dans le déroulement même de l’histoire, l’auteure souligne que ces récits ne correspondent pas aux récits de l’historien.

Au delà des conclusions apportées, cet ouvrage ouvre ainsi des perspectives de recherche sur le rôle des médias comme support de l’histoire et comme moyen d’écrire celle-ci. Il pourra aussi interroger l’historien du temps présent sur les rapports que celui-ci entretient avec son environnement médiatique immédiat et sur l’influence possible des médias sur le choix d’orientations de recherche et sur la solidité de méthodes censées garantir l’"objectivité" de l’historien.

 

François Robinet, Le Temps des Médias, no. 18, 2012, pp. 255-273