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Nouvelles parutionsConstruire la Grèce (1770-1843)Dimitri Skopelitis, Dimitri Zufferey2011, 407 pages, 56 chf, 39 €, ISBN 978-2-88901-027-1
Table des matières
1. "Penser la Grèce": construction idéologique 2. "Préparer la Révolution": construction d'un projet politique et révolutionnaire 3. "Libérer les Grecs": construction d'une indépendance 4. "Créer un État": construction politique 5. "Édifier un État": construction du pouvoir bavarois 6. "Établir un territoire": construction nationale et sécuritaire 7. "Régner": construction monarchique
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Dans le Le Cartable de ClioDimitri Skopelitis et Dimitri Zufferey viennent de publier aux Éditions Antipodes un volume très fourni qui traite de l’indépendance de la Grèce et de la construction d’une structure étatique moderne, entre 1770 et 1843. Pierre Jaquet, Le Cartable de Clio, no. 12/2012, pp.241-242
La Grèce et l’Europe: une histoire longueDepuis mardi 24 juillet, une équipe d'inspecteurs internationaux est de retour en Grèce avec pour mission de décider si le plan d'aide de 130 milliards d'euros reste ou non valable. Et dimanche dernier, Phillip Rösler, le ministre de l'économie et vice-chancelier allemand, a envisagé publiquement une sortie de la Grèce de l’Euro. La création de l’État grec moderne au XIXe siècle doit-elle être comprise comme une entreprise identitaire européenne? Et sur quelles bases les Européens ont-ils alors "rêvé" la Grèce?Je dirais qu’il s’agit plutôt de la conséquence d’un long processus intellectuel et identitaire lié à la représentation mythifiée de l’Antiquité en Europe occidentale. Les Européens ont commencé à rêver de la Grèce, bien avant de "redécouvrir" les Grecs modernes au cours du XVIIIe siècle. Une fois cette rencontre aboutie, ils ont commencé à projeter sur les Grecs leur représentation du passé hellénique, dans l’espoir de le faire renaître à nouveau. Comment les Grecs ont-ils été nourris par cette mythification européenne de leur région? Dans quelle mesure cela a-t-il joué dans leur lutte d’indépendance nationale?Certains dirigeants des grandes puissances de l’époque–comme la tsarine Catherine II-ont envisagé la création d’un État hellénique ou orthodoxe, mais la voie vers l’indépendance de la Grèce débute avec l’appropriation, par les Grecs, du discours des Lumières, qui dit que les Grecs ne peuvent retrouver leur "gloire antique" qu’en recouvrant leur liberté. Les Grecs ont donc totalement intégré, dans la construction de leur identité nationale, les idées essentielles véhiculées par les Lumières. Il existe un courant intellectuel en Grèce–les Lumières néo-helléniques–, qui a préparé le terrain argumentatif aux Sociétés révolutionnaires secrètes du début du XIXe siècle, qui ont déclenché la guerre d’indépendance en 1821. Sans la construction intellectuelle, issue notamment des Lumières et du romantisme européen, de la Grèce moderne au prisme de la Grèce ancienne, est-ce que ce pays aurait rejoint la CEE en 1981 ? Autrement dit, l’Europe s’est-elle permis d’intégrer la Grèce pour des raisons politiques, historiques et symboliques, sans trop se soucier de l’économie du pays, qui ne représentait que 3% du PIB de l’Europe?Qu’aurait été la Grèce sans ce processus? Quel aurait été son visage? Il est difficile, voire impossible de refaire l’Histoire. Mais il semble clair que les Lumières occidentales, puis néo-helléniques, ont forgé le lien entre l’Antiquité et le présent. C’est sur cette base qu’à été construite la Grèce moderne. Dès lors, dans le cadre de la construction européenne des années 1980, difficile d’imaginer symboliquement une Europe sans la Grèce. La place, aujourd’hui difficile, de la Grèce en Europe est-elle, sinon une anomalie, peut-être une exception? Géographiquement, c’est le seul membre de l’Europe qui n’est pas relié territorialement au reste de l’entité européenne et c’est aussi le seul des pays balkaniques qui est intégré à l’Europe. Comment l’expliquer?En effet, jusqu’en 2007 et l’adhésion de la Bulgarie et de la Roumanie, la Grèce a été le seul pays de la péninsule balkanique de l’Union européenne. Même si son adhésion à la CEE en 1981 est souvent présentée comme le résultat des relations privilégiées avec l’Europe occidentale et notamment la France de Valéry Giscard d’Estaing, son adhésion est également due à d’autres facteurs. Il ne faut pas oublier qu’il s’agissait, pendant la Guerre froide, du seul pays des Balkans qui n’appartenait pas au bloc de l’Est. Elle fait partie de l’OTAN depuis 1952. D’autre part, le pays sortait aussi d’une dictature. Il s’agissait donc de consolider une démocratie encore fébrile. D’ailleurs, le Portugal et l’Espagne, qui étaient dans des situations similaires, ont rejoint la CEE en 1986. À en croire certains responsables et journaux européens, les Grecs sont au mieux des irresponsables et des dépensiers, au pire des tricheurs et des paresseux. Cette stigmatisation n’est-elle pas l’envers de l’idéalisation de la Grèce comme berceau de la démocratie?Il n’a pas toujours existé, en Europe, une seule et unique image de la Grèce. Par exemple, après la période du philhellénisme européen, pendant la guerre d’indépendance, il y a eu ce que les Grecs nomment les "mishellènes" : ceux qui n’aiment pas la Grèce. Certains, comme l’historien Jakob Philipp Fallmerayer au XIXe, ont farouchement combattu ce lien de la Grèce à l’Antiquité. Plus tard, il y a eu également une grande inimitié vis-à-vis de la Grèce à cause des affaires de brigandage. L’idée de la paresse est démentie par Eurostat, qui place les travailleurs grecs parmi les premiers des classements européens en la matière. Est-elle alors le fruit d’un stéréotype habituel de l’Occident laborieux sur l’Orient langoureux? La Grèce est à la fois orientale et méridionale, elle cumule donc les images négatives… Ces clichés existent-ils dès la période de construction de la Grèce moderne?Les stéréotypes sont toujours une réponse facile pour expliquer des situations complexes. On retrouve toutefois des éléments comparables dans les descriptions des voyageurs européens de la première moitié du XVIIIe siècle: les Grecs sont présentés comme vils, orgueilleux, ignorants et miséreux (Pierre-Augustin Guys), mais on leur concède toujours (Charles de Sainte Maure) l’amour du travail et la patience dans les persécutions… La Grèce, du fait de son histoire, peut-elle éviter d’être un enjeu politique et démocratique, au-delà d’un enjeu économique?L’implication, voire l’ingérence, des grandes puissances successives depuis la création de l’État grec en 1830, et l’histoire particulièrement mouvementée du pays au cours des XIXe et XXe siècles, ont démontré que la Grèce ne peut et ne pourra éviter d’être un enjeu. J’ai l’impression de ne pas prendre énormément de risque en disant que d’autres bouleversements ou revirements politiques en Grèce sont à venir. Les différends actuels entre la Grèce et l’Allemagne trouvent-ils certaines de leurs causes dans le fait que les Européens ont "donné" à l’État grec moderne naissant une monarchie d’origine germanique?Même si la période de la "Bavarocratie" reste une période essentielle de la construction de l’État grec, notamment avec le lancement de grands chantiers (administration, armée, éducation, etc.), peu nombreuses sont les références à cette période. On retrouve plus souvent la période de la Seconde Guerre mondiale. Certains ouvrages n’hésitent pas à parler d’un "Quatrième Reich" économique. Quelles sont les conséquences de la manière dont s’est construite la Grèce moderne sur le rapport que le peuple grec a, aujourd’hui, à l’État?S’il est vrai qu’une partie de l’élite grecque de l’époque avait intégré les idées et les principes politiques occidentaux, il n’en demeure pas moins que la construction de l’État grec a été l’implantation d’un modèle occidental en Orient. La différence de culture politique–ou l’absence de culture–d’un peuple, qui avait vécu, des siècles durant, dans un mode de fonctionnement oriental, très local, basé sur le clientélisme et pour lequel l’État n’était qu’une vague entité représentant "l’autre", n’est pas entrée dans l’équation. Le rapport si particulier des Grecs à leur État est en grande partie lié à ce double héritage. En d’autres termes, est-ce parce que la nation, le peuple et le territoire sont insuffisamment unifiés ou homogènes, ou encore trop récents, que la Grèce se trouve en première ligne d’une crise qui est européenne et mondiale?Non, aucun de ces éléments ne pose problème dans la crise actuelle. Le Grèce rencontre d’énormes problèmes de gestion au niveau étatique ou de clientélisme, qui sont le fruit de son évolution, de son histoire et de la mentalité des classes politiques et du peuple. Des problèmes qu’elle aurait dû résoudre et qui surgissent au grand jour avec la crise. Mais la dette actuelle du pays est davantage liée aux conditions de son intégration dans la construction économique européenne et dans le grand marché européen, pour lesquels, il lui manque–et lui a toujours manqué–les fondamentaux. Récemment, la directrice du FMI, Christine Lagarde, a demandé aux Grecs de payer leurs impôts. Beaucoup lui ont répondu qu’avec un taux de prélèvement fiscal de près de 41% du PIB en 2011, la Grèce se situe dans la moyenne européenne et que c’est plutôt le double effet des intérêts de la dette sur un PIB contracté par les politiques d’austérité qui plombe les comptes du pays. Néanmoins, est-ce qu’il existe en Grèce un rapport particulier à l’impôt qui serait le fruit d’un rapport spécifique, distant, à l’État?Oui, le rapport à l’impôt, et plus généralement au bien public, a toujours été particulier en raison du rapport à l’État que j’ai mentionné auparavant. Sous l’Empire ottoman, le "haratz", impôt spécial prélevé par tête auprès des populations chrétiennes uniquement, a toujours été comme un symbole de "l’oppression" d’un État central distant. Tout était géré au niveau local. Dès lors, même une fois la Grèce indépendante, certaines régions ou certains chefs locaux ont refusé de reconnaître l’État central en payant l’impôt. Cela a même amené à l’assassinat du premier gouverneur de la Grèce, Jean Capodistrias, qui a été tué pour avoir emprisonné un chef de la région du Magne qui refusait de payer l’impôt. Pourquoi l’Église grecque échappe-t-elle en grande partie aux mesures d’austérité qui touchent violemment le peuple grec?Pour de multiples raisons qui relèvent–et à juste titre–de l’incompréhensible pour tout observateur externe. La place de l’Église grecque est centrale et il n’y a pas de séparation entre l’Église et l’État, chose qui a été décidée en France depuis plus d’un siècle. Pourquoi? Je dirais que cela relève du plan symbolique. À travers les siècles, c’est à travers la religion orthodoxe qu’ont été entretenues la langue et l’identité. L’administration ottomane ne reconnaissait pas des minorités ethniques, mais religieuses: les Grecs étaient dès lors placés sous l’autorité et la responsabilité du Patriarche de Constantinople. D’ailleurs, au moment de la déclaration de l’indépendance, celui-ci a été pendu devant le Patriarcat pour n’avoir su maintenir sa communauté en paix. L’orthodoxie est donc perçue par une partie des Grecs comme un élément essentiel de leur identité nationale. Il n’a pas encore existé de gouvernement qui se soit osé à l’exercice d’imposer l’Église, de peur de perdre une partie de sa base électorale.
Le printemps grecEn 1821, l’Europe embrassait la cause des Grecs en lutte pour l’indépendance. Mais la démocratie était encore loin…"Nauplie, capitale de la Grèce, dimanche 27 septembre 1831, six heures et demie, Jean Capodistria est assassiné." C’est ainsi que commence le récit de l’échec de la première tentative démocratique moderne des Hellènes. Les Grecs avaient rêvé d’une république; ils hériteront d’une monarchie absolue imposée par les trois grandes puissances d’alors: la France, la Russie et la Grande-Bretagne. Le meurtre de Jean Capodistria, le premier chef d'État de la Grèce émancipée de la tutelle turque, marque symboliquement la fin de l’essai démocratique qui avait débuté dix ans plus tôt. En janvier 1822 près d’Épidaure, dans le Péloponnèse, "les représentants légitimes réunis en Assemblée nationale", insurgés contre "l’horrible despotisme" des Ottomans, déclaraient l’indépendance du pays et promulguaient une Constitution. Les députés se voulaient les dignes héritiers des Grecs du temps de Périclès. Cette filiation entre Grèce moderne et Grèce antique fut forgée au XVIIIe siècle par les philosophes des Lumières comme Voltaire ou Montesquieu, avant d’être reprise par des penseurs grecs comme Adamance Coray, initiateur de la katharevoussa, une forme de grec moderne, et Rigas Velestinlis, révolutionnaire et traducteur. Puis, sous l’influence et l’impulsion des révolutions américaine et française, la démocratie était devenue un modèle pour la nation hellène. Comme l’exprimera en 1844 le député Colletis: "Ayant l’Orient à sa droite et l’Occident à sa gauche, [la Grèce] est prédestinée par sa renaissance à éclairer l’Orient comme elle le fut par son essor à éclairer l’Occident." Éveillés par les Lumières européennes, les Grecs puisaient leurs ressources dans l’imaginaire antique pour construire leur nouvel État et pour lui donner une légitimité historique dans une europe alors majoritairement monarchique. Le "printemps grec" avait débuté en 1821, lorsque, le 25 mars, l’archevèque de Patras Germanos avait soulevé l’étendard de la liberté marquant, symboliquement, le départ du soulèvement dans le Péloponnèse. Au nord, dès le mois de juin, les combattants du prince Alexandre Ypsilantis furent massacrés par les Turcs. Forts du soutien égyptien à partir de 1824, les ottomans, supérieurs en nombre, dominaient le terrain dans le reste du pays où les Grecs durent opter pour la guérilla. Si l’Assemblée d’Épidaure en 1822 avait donné un gouvernement aux révolutionnaires, celui-ci peinait à s’imposer. Les Grecs se divisaient en factions politiques: la guerre d’indépendance fut ponctuée de deux guerres civiles qui mirent à mal ce premier exercice démocratique. En Europe occidentale, l’opinion publique fut rapidement sensible à la cause des Grecs, à l’image en France de Victor Hugo et Benjamin Constant ou en suisse du banquier genevois Jean-Gabriel Eynard. Ce mécène fournissait armes et fonds pour que la lutte puisse se poursuivre. De jeunes libéraux français, anglais ou suisses firent même le voyage vers la Grèce pour combattre aux côtés des révoltés. Le plus célèbre d’entre eux, le poète anglais lord Byron, mourut de la malaria en avril 1824 à Missolonghi. Son "martyre" réveilla la conscience européenne. Sous la pression des mouvements philhellènes et pour soutenir leurs "frères chrétiens", les grandes puissances décidèrent d’intervenir: les Ottomans et les Égyptiens furent vaincus à la bataille de Navarin et signèrent leur défaite en 1828 à Andrinople. La Grèce était officiellement reconnue comme État indépendant, à Londres, le 3 février 1830. Pendant ce temps, les Grecs parvinrent à s’entendre et désignèrent, dès 1827, Jean Capodistria comme "gouverneur" à Trézène. L’année suivante, cet ancien diplomate à la cour du tsar, et originaire de Corfou – qui n’avait pas connu l’occupation turque, mais celles des trois grandes puissances –, débarquait en Grèce continentale. Très vite, Capodistria réalisa que l’unité nationale n’était que façade. Une nouvelle guerre civile menaçait. La Grèce était dévastée physiquement et financièrement par sept ans d’un conflit qui n’avait pu se faire que par le biais d’emprunts onéreux. La mission du gouverneur était titanesque. Capodistria prévoyait de moderniser le pays: il souhaitait centraliser l’administration et lancer de vastes programmes de réformes agraires. En tentant d’imposer un système de taxation, il se heurta aux magnats locaux: au printemps 1831, il fit emprisonner Petros Mavromichalis, un magnat du Magne, parce qu’il refusait de reconnaître le pouvoir central et la nouvelle fiscalité. En représailles, le gouverneur fut assassiné en septembre. Le pays sombra dans une période d’anarchie. La tentative démocratique inspirée de l’imaginaire lié à l’Athènes antique avait échoué. Le destin politique de la Grèce s’éloigna alors de son idéal républicain de départ. En effet, les nouveaux monarques à la tête des puissances européennes ne voyaient pas d’un bon oeil l’existence d’une république dans les Balkans. Il fallait trouver un roi pour ce jeune pays. Le premier candidat retenu, Léopold de Saxe-Cobourg, déclina la proposition, estimant que la Grèce n’était tout simplement pas viable pour des raisons territoriales et financières. Il deviendra, en 1831, le premier roi des Belges. Le second choix se porta sur Othon de Wittelsbach, cadet du roi de Bavière. Louis Ier, en grand philhellène, accepta que son fils devienne roi des Grecs. Ce choix fut entériné en août 1832, à Nauplie, avec la promesse d’une Constitution. Pendant la Régence (1833-1835), les Grecs réclamèrent, en vain, la Constitution promise. L’intronisation d’Othon les déçut encore davantage puisque celui-ci transforma le régime en monarchie absolue de droit divin. Il faudra encore des décennies d’instabilité politique, de restaurations monarchiques et de coups d'État militaires (le dernier a lieu en 1967) pour que la Grèce renoue avec la démocratie.
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