Collections
Revues
Newsletter
Espace clients
Commandes
Nouvelles parutionsChocolat chaudJean Chauma |
![]() | «Ce n'est pas qu'il ne voulait pas avancer, il voulait jouir de son premier pas. Il en avait rêvé de ce premier pas. Bon Dieu, quelques fois il avait douté, il avait cru que ça n'arriverait jamais. Et il y était. Il essayait de se souvenir. Mais il fut surpris de s'apercevoir que déjà les choses s'estompaient.»
|
Table des matières
Chocolat chaud
Braco
Araignée du soir
L'atelier
Le Grand Lucas
Sortie
Articles
Derrière les barreaux
Pour moi, le mot prison évoque une expérience particulière, une rencontre extraordinaire. Il y a une quinzaine d'années, alors que j'étais étudiant, j'avais mené une série d'entretiens avec plusieurs détenus des Etablissements de la plaine de l'orbe, le plus grand centre de détention du canton de Vaud. Parmi les trois prisonniers que j'avais interrogés, il y en avait un qui sortait clairement du lot: Jean Chauma. Il purgeait une longue peine pour avoir braqué des banques. Et quelques bijouteries aussi.
Lors de nos entretiens, il me racontait son parcours, et surtout son quotidien de détenu au long cours. Après chaque rencontre, je m'en souviens très bien, je me retrouvais un peu sonné sur le quai de la gare d'Orbe. Un parcours de vie à mille lieues du mien.
En tout, Jean Chauma a passé une vingtaine d'années derrière les barreaux. Une fois mes travaux d'uni rendus, nous nous sommes peu à peu perdus de vue. Jusqu'au printemps 2009. Jean Chauma est venu frapper à ma porte. S'ensuivit un échange de messages puis une rencontre en France voisine -il a été expulsé de Suisse après avoir purgé sa peine- à l'occasion du lancement de son dernier livre intitulé Chocolat chaud. Jean Chauma était devenu écrivain. J'ai lu et aimé ses autres livres au langage cru et au rythme effréné. Des Ovni littéraires, ont dit des critiques.
Alain Kouo, Migros Magazine , 11 janvier 2010
Invité du mois d'octobre 2009 de Culturactif.ch, Jean Chauma livre une interview dans laquelle il évoque son parcours et son travail d'écriture. Extraits:
Ex-braqueur de banques, Jean Chauma a passé une vingtaine d'années sous les verrous et c'est de cette expérience qu'il tire la matière de son imaginaire. Son premier roman Bras cassés mettait en scène le milieu des "voyous" dans les années 1970; depuis, son travail littéraire "renouvelle profondément notre connaissance du banditisme", écrit son éditeur sur la quatrième de couverture de Chocolat chaud, son dernier livre publié-un recueil de nouvelles à l'écriture rapide qui dévoile une humanité blessée, fragile et violente. Conversation avec l'auteur, qui vit et travaille aujourd'hui dans la région lémanique.
C'est alors que vous étiez en prison, en France, que vous avez commencé à lire et eu envie d'écrire. Comment s'est passé ce passage entre le monde des "voyous" (selon votre expression), que vous décrivez structuré par les non-dits, hors du langage, et le monde de l'écriture?
Jean Chauma: Je précise que tout ceci remonte à une vingtaine d'années: vous êtes en prison, dans le plus grand dénuement, au raz des pâquerettes de l'évolution sociale-il n'y a pas grand chose en dessous, socialement et moralement. L'écriture a tout d'abord été pratique. Une doctoresse de la Santé disait qu'en prison, moins on sait lire et écrire, plus on est dans la merde, et c'est vrai: toute demande et toute communication passent par l'écrit. Mon écriture a donc d'abord été de manipulation, un moyen d'entrer en contact avec les gens-les avocats, les femmes, la famille-et de les intéresser. Car j'étais dans un quartier d'isolement, hors du monde, et il faut dire que jusque là je n'avais pas vraiment fait ce qu'il fallait pour que le monde s'intéresse à moi...J'avais besoin d'un coup de main; manipuler, c'est prendre dans la main, prendre par la main. Puis, de rencontre en rencontre, d'écriture en écriture, a émergé une écriture, une voix qui m'appartenait et je me suis dit que j'allais écrire un roman-ce qui est aussi une forme de manipulation, une manière de chercher à intéresser les autres. L'idée du roman a donc mûri en prison, où j'ai commencé à écrire des fragments.
Vous décrivez un monde des voyous où on ne parle pas, où le passage à l'acte est suscité justement parce que les actions ne sont pas dites, donc pas pensées, et où parler de crime organisé est un non-sens puisque les gestes sont exécutés avant d'avoir été formulés...
Il faut savoir de quoi et d'où on parle. Je parle des bandits qui, à mon époque, entre les années 1960 et 1990, venaient des milieux les plus défavorisés et considéraient à tort ou à raison que certaines choses leur étaient fermées. Le langage, par exemple: le monde qui les entoure évoque des choses qu'ils ne peuvent pas posséder et tout ce qu'on leur dit ne les concerne pas. Ils s'inventent donc un langage propre, qui passe par l'argot, les surnoms, etc., et diminuent leur vocabulaire-d'une part car ils ont peu fréquenté l'école, bien sûr, mais aussi parce que certains mots ne leur sont pas nécessaires dans leur quotidien.
A mon époque, la voyoucratie était un monde où on n'écrivait rien, où on ne disait rien. On ne pouvait pas dire ses délits parce qu'on n'en avait pas la capacité, mais aussi parce que ne pas dire signifie ne pas avoir fait. Ce qui n'est pas nommé n'existe pas. Les procès sont souvent décalés pour cette raison: ils mettent en mot des choses qui n'ont jamais été formulées. Enfin, dans le banditisme, si on nomme les actes on ne peut pas les exécuter: on commence à réfléchir, à peser les risques
Raisonner implique l'impossibilité de faire, la parole rend la démarche ridicule. Je parle ici du banditisme, non de la malhonnêteté en général.
On fait donc un casse quand on a besoin d'argent, sans y réfléchir, de manière quasi compulsive? Est-on dans le registre de l'urgence, de la survie?
Il ne faut pas trop employer le terme de survie, les gens ne survivent pas mais essayent de trouver leur place. Dans Bras cassés , c'est vrai que le personnage est compulsif mais il est lui-même un peu marginal parmi les voyous-qui ont parfois quelque chose de l'épicier, du commerçant, et ne sont pas forcément impulsifs. Il faut faire attention avec ce terme aussi, qui renvoie à la caricature du voyou violent. En revanche, la notion de passage à l'acte que vous évoquiez est importante. Les voyous sont des gens qui n'existent que par ce qu'ils font. Leurs actes sont leur représentation, leur carte de visite: puisque les notions de diplôme ou d'examen n'ont ici aucun sens, il ne reste que ce que vous faites et comment vous le faites. Là est le code de valeurs. Votre milieu va vous juger et si vous ne faites rien, vous n'êtes rien. Quelque chose oblige ainsi à passer à l'acte. Bien sûr, il y a cette histoire d'argent: le banditisme dont je parle ne demande rien à la société ni à personne. Les voyous vivent en dehors et ne gagnent leur vie que par leurs méfaits - par choix, si l'on peut s'exprimer ainsi, celui de ne pas être ouvrier comme son père par exemple.
Aujourd'hui je pense que cela a changé, le monde a évolué. Avant on avait la possibilité de se démarquer de son milieu social avec une Mercedes, un beau costard. A présent que tout le monde peut tout acheter à crédit, comment se définissent les voyous? J'aimerais beaucoup qu'un journal me paye pour mener une enquête dans le milieu
Ce que vous décrivez évoque un besoin de reconnaissance, d'intégration sociale, que les voyous partagent avec les "honnêtes gens"
Les voyous ont beaucoup de choses en commun avec les gens normaux: ils sont âpres au gain, avides de reconnaissance sociale, de réussite, de respect Peu de choses intéressantes ont été dites sur le banditisme et les gens les plus intelligents font toujours la même erreur: le mettre en évidence comme s'il existait en dehors du monde. Or il est intéressant de l'analyser en le replaçant dans un contexte plus large. Les gens attaquent des banques et tuent, l'acte posé est grave mais une grille de lecture nous manque qui ramènerait cet acte dans la réalité des faits. Et cette réalité des faits n'est pas celle, spectaculaire, qu'affectionnent les médias. Ma réinsertion est possible car le banditisme fait partie de la réalité.
(...)
Propos recueillis par Anne Pitteloud
La version complète de cet entretien est disponible sur le site culturactif.ch. On trouvera également une version abrégée intitulée "Ecrire pour sortir de soi", parue dans Le Courrier du 24 octobre 2009.
Comment on devient voyou, pourquoi on entre dans une bande, comment c'est la liberté après la prison? Ces questions Jean Chauma les connaît bien, il a passé 20 ans en prison pour brigandage. Pourtant ses textes disent quelque chose de plus universel et complexe que la vie d'un voyou. Ils disent une attention aux choses, le hasard qui mène dans une voie pas si choisie que cela. La langue est âpre et chaleureuse, l'univers des nouvelles de Chauma oscille entre polar et récit poétique, avec réussite.
Valérie Solano, m-magazine, 7-8 (juillet-août 2009), p. 13
Histoires de bandits, suite
Après Bras cassés, Jean Chauma poursuit son évocation autobiographique du banditisme. Les planques et les petits coups, les amitiés, la tendresse aussi. Brut et télégraphique.
Jacques Sterchi, La Liberté , 11 juillet 2009
Emission Culture Club, Michel Masserey, 30 avril 2009
Sur le blog de Alain Bagnoud
Sur la couverture, il y a un bol fumant et un revolver posés sur une table. Si on en croit l'intitulé du recueil, le bol est plein de chocolat, ce chocolat chaud qui donne son titre à la première nouvelle du recueil, celle que Jean Chauma, amusé, dit avoir écrite "pour les filles".
Il s'agit en effet d'une jeune fille un peu paumée de la campagne, qui traîne avec sa bande dans des auberges et des vieilles voitures, à fumer des joints, sans avenir et sans espoir. Jusqu'à ce que quelque chose fasse irruption dans sa vie, une rencontre, une aventure, un livre...
Le revolver de la couverture, lui, est plutôt lié aux autres nouvelles. Elles parlent d'un braquage qui tourne mal, de l'entrée en prison d'un malfaiteur, des premiers moments de la libération d'un détenu, de la longue attente d'un mac confiné dans une chambre et qui va exécuter un contrat... Des histoires de voyous, ces voyous que Jean Chauma connaît bien pour avoir été l'un d'eux (voir ici, ici et ici). Il en a déjà parlé dans Bras cassés et, de façon plus personnelle, dans Poèmes et récits de plaine (tous deux aux Editions Antipodes).
Mais au delà de l'anecdote, des détails du milieu, de la restitution des ambiances, trois choses ressortent des textes de Chocolat chaud. Le désespoir d'abord, qui tient la plupart des personnages, désespoir dû au sentiment d'une existence vide, lente, poisseuse, dépourvue de but, qui se traîne sans bornes ni mouvement.
Mais une fraternité existe aussi, entre voyous, entre prisonniers, entre braves gens. Elle ensoleille les relations et c'est elle qui, finalement, sort ces vies du sordide.
Puis, troisième chose, il y a le livre. Il apparaît en filigrane, dans la nouvelle dont j'ai parlé plus haut, sous forme de roman de série noire, et aussi dans la dernière nouvelle du recueil, ouvrant et refermant celui-ci comme une mise en abîme.
Le dernier texte raconte en effet la sortie d'un truand et ses retrouvailles avec un prisonnier politique qu'il avait rencontré en prison. "Alors s'était engagée une longue relation épistolaire et Yves avait appris à écrire et à lire à son ami. Puis il lui avait envoyé des livres, des romans d'abord, mais très vite le Gros s'était intéressé à la philosophie avec joie, bonheur."
Une joie, un bonheur qui sont les seuls, semble penser Jean Chauma, à pouvoir donner du sens à une existence désolée.
Alain Bagnoud, 1er mai 2009, http://bagnoud.blogg.org/
