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Bras cassésJean Chauma2005, 240 pages, 29 chf, 19 €, ISBN 2-940146-50-0
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Derrière les barreauxPour moi, le mot prison évoque une expérience particulière, une rencontre extraordinaire. Il y a une quinzaine d'années, alors que j'étais étudiant, j'avais mené une série d'entretiens avec plusieurs détenus des Etablissements de la plaine de l'orbe, le plus grand centre de détention du canton de Vaud. Parmi les trois prisonniers que j'avais interrogés, il y en avait un qui sortait clairement du lot: Jean Chauma. Il purgeait une longue peine pour avoir braqué des banques. Et quelques bijouteries aussi. Lors de nos entretiens, il me racontait son parcours, et surtout son quotidien de détenu au long cours. Après chaque rencontre, je m'en souviens très bien, je me retrouvais un peu sonné sur le quai de la gare d'Orbe. Un parcours de vie à mille lieues du mien. En tout, Jean Chauma a passé une vingtaine d'années derrière les barreaux. Une fois mes travaux d'uni rendus, nous nous sommes peu à peu perdus de vue. Jusqu'au printemps 2009. Jean Chauma est venu frapper à ma porte. S'ensuivit un échange de messages puis une rencontre en France voisine -il a été expulsé de Suisse après avoir purgé sa peine- à l'occasion du lancement de son dernier livre intitulé Chocolat chaud. Jean Chauma était devenu écrivain. J'ai lu et aimé ses autres livres au langage cru et au rythme effréné. Des Ovni littéraires, ont dit des critiques. Alain Kouo, Migros Magazine , 11 janvier 2010
Ce n'est pas une vie que la vie de banditIncursion dans le monde du banditisme, Bras cassés est une démystification radicale et crue de la vie de voyou. Suivez le guide, il sait de quoi il parle Fini de rire. Bras cassés est un polar très noir qui a pour cadre le milieu du banditisme en France vers la fin des années 1970. Un milieu que l'auteur, Jean Chauma, connaît bien pour en avoir fait partie (il a écrit ce roman en prison). Pour ceux qui se feraient-films et livres aidant-des illusions sur la question, rien de tel que cette histoire sombrissime qui vous prend à la gorge tant l'espoir en est absent: ce n'est vraiment pas une vie que la vie de bandit. Rien de romantique, de palpitant ni de libre dedans-juste de la misère, en tout genre, encore de la misère, et de la prison. "Quel est le cinéaste abruti qui a pu faire croire à tous que braquer pouvait être une profession? Même les voyous ont fini par le croire." Comment se procurer du fric, se noyer dans l'alcool et surtout, surtout, comment assouvir des pulsions sexuelles qui sont aussi inépuisables qu'est immense le vide existentiel, dont le héros n'est d'ailleurs même pas conscient. Sexe, alcool, fric et inversement: précipité de l'un à l'autre dans un mouvement sans fin, le personnage principal ("en fait, un antihéros comme on en a rarement décrit dans les polars", remarque Claude Pahud, éditeur du roman et grand amateur du genre) est pris dans un cercle infernal qui rappelle furieusement la situation du hamster enfermé dans une cage qu'il fait tourner en avançant. "Tous les personnages sont enfermés dans la répétition des mêmes gestes. La délinquance est affaire de répétition, estime Jean Chauma. Aussi effrayants soient les gestes à accomplir, aussi douloureux ou lourds de conséquences soient-ils, ils sont rassurants parce qu'on les connaît: on fait ce que l'on sait faire, encore et encore. Se lancer dans l'inconnu, travailler normalement, c'est cela qui est vraiment terrifiant." Et le personnage principal, prisonnier d'une obsession sexuelle morbide et maladive (encore qu'auditeur inconditionnel de France-Culture!)? "Là aussi, il y a répétition de ce qui est connu. Et même si l'intuition qu'il pourrait échapper à cette compulsion l'effleure parfois, il y revient. Mais son comportement est un condensé, dans un temps court, de plusieurs comportements observés dans la réalité." Un livre très cruPour parler par euphémisme (ce que ne fait pas le roman, qui, lui, est très cru), on dira que le rapport au féminin en général, dans le milieu du grand banditisme, n'est pas ce qu'il y a de plus joyeux. "Il est souvent marqué par une relation incestueuse à la mère et une tragique absence de père dans l'enfance", remarque Jean Chauma. Pas de place pour la moindre échappée belle, la moindre respiration profonde, le moindre espoir d'un autre horizon possible dans ce roman qui, pour ce qui est de la description du milieu, ressemble à la réalité. Au service de l'histoire, une écriture hachée, qui ne nous laisse pas le temps de savoir si on est d'accord de continuer, nous précipite vers une fin inattendue quoique inéluctable. Responsable de la très sérieuse maison d'édition Antipodes (qui édite de nombreux textes universitaires), Claude Pahud ouvre la nouvelle collection Trait noir avec ces Bras cassés, une expression argotique, explique Jean Chauma, qui désigne "quelqu'un qui veut faire les choses malgré une maladresse qui lui colle à la peau. Une sorte de loser qui a la poisse mais qui s'obstine à essayer." Elisabeth Gilles, Le Matin dimanche, 23 octobre 2005
Tristes flambeursRarement dans la littérature publiée en Suisse romande, un roman aura paru aussi anachronique. Bras cassés, de Jean Chauma, édité par Antipodes, est une sorte d'uppercut. Langage cru, scènes porno où le sexe est tristement ludique, solitude poisseuse de personnages que l'errance a pourris. Le héros, un soir en sortant d'une boîte de nuit: "Je m'étais cru libre, enfin débarrassé, et me voilà de nouveau pris au piège, la tête pleine d'alcool, ne sachant vraiment où aller, personne qui m'attende, personne qui s'inquiète. Il fait bon, je décide de marcher à pied." Enfin quand je dis héros Bras cassés, c'est un peu comme si le Belmondo des belles années s'était fracassé contre le zinc d'un bar; comme si, à force de braquer des banques, de coucher avec des prostituées et de frayer avec des mafieux corses, il était devenu méchant, cynique et alcoolique. Même dans le milieu interlope, le désenchantement est à la mesure des espoirs que la vie a fait naître. Pour le héros, Michel, les rêves ont le corps des femmes et l'odeur du fric. Mais auprès des premières, qu'il collectionne puis abandonne avec indifférence, il ne trouve pas ce qu'il cherche. Quant à l'argent, il le flambe sans y prendre de plaisir. Michel rate tout, même son désespoir. Bref, Bras cassés, c'est la rencontre, au saut du lit, de Bukowski et de Philippe Djian. Un peu raide parfois, mais notre époque a les héros qu'elle mérite. Jean Chauma, l'auteur, connaît bien le milieu décrit dans le roman. La lumière crue qui éclaire les salles enfumées ne lui est pas étrangère. C'est emprisonné pour une lourde peine à la prison de Bochuz que Jean Chauma a pris le goût de l'écriture. Aujourd'hui libéré, il peut décrire ce monde de petites frappes et de grandes brutes sans tomber dans le romantisme ou la trivialité branchée. C'est la qualité et le défaut du livre: un trop fort parfum d'authenticité. Géraldine Savary, Pages de gauche no 38, 2005
Extrait en pdf d'un entretien paru dans a contrario 4/2 Un drôle de livre, Bras cassésEcrit par un drôle d'auteur. 53 ans, dont 20 en prison, notamment dans des quartiers de haute sécurité. Vous comprendrez que je n'en dise pas de mal! Le texte, lui, est une sorte d'ovni. D'une grande force, et sortant complètement des moules littéraires. Ça se présente comme un roman, c'est publié dans une collection de polars (Trait noir chez Antipodes). Mais c'est autre chose. Un témoignage? (Le quatrième de couverture dit pudiquement que Chauma "connaît bien les milieux qu'il décrit dans ce roman.") Non, ce n'est pas un témoignage non plus. Plutôt une suite de scènes. Il n'y a pas d'intrigue proprement dite qui tiendrait le livre. Les personnages sont bien les mêmes du début à la fin, mais on ne lit pas ce qui leur arrive comme une histoire claire, définie. Ils semblent livrés au hasard. Ils font une chose, puis une autre. Les circonstances ou le hasard les conduisent à tuer quelqu'un, à braquer, à se cacher. Les journaux parlent de "crime organisé" pour qualifier ce milieu, mais il semble ne rien y avoir d'organisé là-dedans. Longues attentes alcoolisées en groupe dans les bars et les boîtes, actions rapides, sexualité omniprésente, facile et brutale. Il n'y a pas de trajet, de volonté, de destins, seulement une suite de postures, d'attitudes. La langue est directe, orale, elle utilise les termes codés du milieu, les expressions typées et lourdes de sens. Embrouille, buter un enculé, taper le supermarché, le baveux (avocat). On est dedans, on vit ça de l'intérieur mais Chauma, subtilement, prend peu à peu de la distance, analyse les codes, les mentalités, et les expose en situation, sans théorie, sans morale ou didactisme. J'ai été impressionné. Ça ressemble un peu à de l'art naïf, si on veut, mais très pénétrant. On y reviendra. Alain Bagnoud, 27 mars 2007, http://bagnoud.blogg.org/ |