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Articles Impact économique de la prostitutionAlors qu'il est question de revoir l'âge légal de la prostitution, l'analyse deson impact économique s'avère nécessaire. Au-delà des débats moraux.L'âge de la prostitution en Suisse pourrait être réajusté à 18 ans, mesure qui n'a que trop tardé à être adoptée. L'institutionnalisation de cette pratique dans le paysage économique et social ouvre un champ de réflexion économique considérable. En effet, le chiffre d'affaires global annuel que représente la prostitution en Suisse atteindrait d'après nos calculs (1) entre 3 et 6 milliards de francs. En faisant l'hypothèse que 80% des jeunes femmes sont d'origine étrangère, cela représente des transferts de l'ordre de 2,5 à 5 milliards de francs vers les pays d'origine. Les recettes fiscales de la Confédération liées à ces activités sont difficiles à déterminer, le ratio entre pratiques déclarées et non déclarées restant à estimer, la répartition des clubs, principaux lieuxde pratique légale, donne toutefois une idée de la répartition du chiffre d'affaires légal et donc des perceptions fiscales possibles. L'impact économique et social pour les pays recevant ces transferts, pour l'essentiel en Europe de l'Est, est à étudier avec attention. Les motivations (2) des prostituées étrangères est déterminant pour bien comprendre la nature des transferts et la criticité de ces derniers-ainsi que les conséquences sociales qui y sont attachées. En effet, à l'exception de deux propriétaires-gérantes de club de Genève et de Zurich, qui était elles-mêmes prostituées, aucune n'a déclaré exercer ce métier par choix. Certaines propriétaires de clubs étaient d'anciennes prostituées qui avaient monté leur affaire mais avaient stoppé l'exercice direct de la profession. Seules deux personnes interrogées pratiquaient le métier depuis plus de cinq ans. Il s'agit donc avant tout d'une option de dernier recours pour faire face à des situations de détresse. 40% d'entre elles évoquent la nécessité de soutenir une famille, souvent du fait d'un divorce ou d'accidents de la vie (l'une d'entre elles évoquant le soutien de parents incapables de travailler). Les autres motivations peuvent êtreplus variées. Certaines pratiquantes espèrent ainsi trouver un mari qui les ferait rester en Suisse, sur le modèle de certaines célébrités (environ une sur dix). Une minorité significative explique avoir été mariée à des Suisses: un divorce, une absence d'expérience sur place et de qualifications reconnues les laisserait sans alternatives viables. Toutefois, 20% évoquent la préparation de leur futur, et investissent (souvent dans leur pays d'origine) dans des biens immobiliers qu'elles louent. Ainsi, Iliana (3) dispose, à 26 ans, de quatre appartements à Kiev qu'elle loue et compte augmenter encore ce quota. Avant de prendre sa retraite à 35 ans, Ela avait acheté au cours de ses 13 années de pratique huit appartements à Varsovie et Cracovie, qu'elle loue elle aussi. Une estimation approximative de ses gains totaux sur 13 ans s'élève à 2,3 millions. Ceci est confirmé par une autre prostituée d'un club huppé de Zürich qui déclare gagner "plus de 120'000 francs par an". D'autres sont très clairement en dépendance face à des drogues plus ou moins dures. Si toutes nient y avoir recours, beaucoupd éclarent que leurs collègues sont accro à la cocaïne. Les personnes interrogées estiment ainsi qu'entre 70 et 90% d'entre elles fume, boit, et/ou utilise des drogues douces ou dures. Les sources d'approvisionnement varient entre certains clients et des fournisseurs extérieurs pour ces dernières. Le plus difficile à chiffrer est sans doute les conséquences psychologiques et sociales à long terme. L'ensemble des prostituées interrogées déclaraient être désocialisées au moins localement. Beaucoup n'avaient pour interlocuteurs que leurs collègues, souvent dans un contexte de concurrence commerciale, ou leurs clients auprès desquels elles doivent jouer un rôle permanent. La stigmatisation très forte associée à la prostitution risque d'inciter les rapatriées à cacher leurs souffrances. L'expérience du véritable apartheid qu'ont ainsi vécules les "femmes de réconfort" (prostituées forcées) coréennes des soldats japonais après la Seconde Guerre mondiale démontre que cette expérience est relativement universelle. L'ensemble des pratiquantes (immigrées ou non) déclare préserver une barrière stricte entre travail et vie sociale au pays, afin de réintégrer la norme et le cadre d'origine plus aisément. Le fait est que l'exercice de la profession laissera des traces: le "retour" est impossible en tant que tel. Une grande majorité d'entre elles déclare ainsi se défier des hommes auxquels elles ne font plus confiance. Beaucoup avouent avoir perdu certains repères, notamment quant à l'argent, à la valeur du travail face à l'argent facile de la prostitution, à ce que signifie avoir des enfants ou des projets à long terme. Ce seront ces conséquences que les pays d'origine de ces travailleuses immigrées devront affronter à moyen terme. Le coût est difficile à chiffrer. En effet, les thérapies psychiques sont lourdes et coûteuses et leur efficacité très variable, notamment lorsque la personne sombre dans l'addiction ou bien la dépression. S'agissant de mères de famille actuelles ou futures, des dégâts sociaux considérables sont à envisager. (1) Détail du calcul: entre 16000 (source: polices cantonales / Sonntag) et 25000 (source: Tampep) prostituées actives sur le territoire helvétique. Durée d'ouverture des maisons closes: 12h en moyenne. Prix moyen des passes (tous services confondus): 150 francs par tranche de trente minutes en moyenne, dont 60% revient aux prostituées. Durée de pratique mensuelle: 3 semaines en moyenne. Taux de rotation journalier des clients par prostituée: entre 12 et 18. (2) Sur la base de 21 entretiens réalisés dans la région de Zurich et Genève entre 2008 et 2010, en clubs et maisons closes avec des pratiquantesl égales. (3) Les noms et les lieux ont été mo-difiés.
LE CHIFFRE D'AFFAIRES GLOBAL ANNUEL DE LA PROSTITUTION EN SUISSE PEUT ÊTRE ESTIMÉ ENTRE 3 ET 6 MILLIARDS DE FRANCS. Réunis sous le titre Cachez ce travail que je ne saurais voir. Ethnographies du travail du sexe, dix articles issus d'un réçent colloque organisé par la Maison d'analyse des processus sociaux (MAPS) et l'Institut d'ethnologie de l'Université de Neuchâtel viennent d'être publiés aux Editions Antipodes. L'ouvrage se penche sur le travail des métiers du sexe et rend compte des tâches qui le composent et des rapports sociaux qui le structurent. Les études empiriques et ethnographiques réunies dans ce volume veulent enrichir les débats sur la prostitution et plus largement sur les activités économiques liées au sexe. Quelles que soient les (nombreuses) difficultés auxquelles ces personnes sont confrontées, elles possèdent de véritables savoir-faire, qui sont le fruit d'un apprentissage non ou peu reconnu et sont le reflet de compétences acquises selon diverses modalités. Comme pour tout autre travail rémunéré, il existe ainsi un marché structuré par des rapports de pouvoir qui bénéficie du travail de qui et sous quelles conditions. Les différentes formes du travail du sexe représentent ainsi un ensemble d'activités régies par des logiques collectives, comme le montre Lilian Mathieu dans une contribution d'ordre théorique: en considérant le travail du sexe comme un espace social à part entière, il devient possible de rendre compte des processus historiques d'inclusion, d'exclusion et de hiérarchie à l'oeuvre. Par ailleurs, au-delà de l'activité sexuelle "en soi", le travail du sexe est le fruit d'autres activités méconnues. L'étude des tâches qui ponctuent les journées d'une prostituée pratiquant légalement son métier dans un salon en Suisse romande permet à Alice Sala d'affirmer que les principales activités d'une prosituée sont loin d'être sexuelles. Le téléphone portable et la messagerie sms s'avèrent être, en effet, des instruments centraux à la bonne économie de l'activité prostitutionnelle de salon. Il s'agit d'attirer de nouveaux clients, en se présentant comme sexy sans pour autant satisfaire d'emblée le client potentiel par téléphone ou par sms. Dans le même ordre d'idées, dans son étude sur les danseuses de cabaret, Romaric Thievent montre qu'il existe une autre série de compétences qui sont liées au travail du sexe qu'il dénomme les "compétences circulatoires". Dans ce monde hautement transnational qu'est l'industrie des cabarets, les danseuses étudiées tentent de développer des stratégies de mobilité et des savoir-faire spécifiques dans le but de tirer un maximum de profit de leurs séjours en Suisse tout en minimisant les risques d'abus et d'exploitationt qui y sont liés. Cyril Demaria, L'Agefi, 18 mai 2010
Alice Sala: "Une prostituée écoute, négocie et fait jouir"Une chercheuse en anthropologie a travaillé six mois comme réceptionniste dans un salon de massage. Elle a étudié les compétences que développe une péripatéticienne.Le travail d’une prostituée, c’est quoi? Dans la jungle des fantasmes, des a priori et des préjugés, Alice Sala, anthropologue, a tenté d’y voir clair. Pour cela, elle a travaillé six mois comme réceptionniste dans un salon de massage. Bien vite, elle a réalisé que le travail de péripatéticienne demandait beaucoup plus de subtilité que de se coucher et d’écarter les jambes. Le résultat de son travail, effectué dans le cadre d’une recherche à l’Université de Neuchâtel, vient d’être publié dans un livre qui regroupe dix articles se penchant sur le plus vieux métier du monde (lire encadré). Selon votre étude, les relations sexuelles ne sont qu’une petite partie du travail de la prostituée. En quoi consistent les autres facettes du métier?Il y a de nombreuses formes de prostitution et mon étude n’en concerne qu’une. Celle d’une femme pratiquant la prostitution légalement, seule et en indépendante dans un salon de massage. Ce que j’ai découvert, c’est que sur une journée de travail de 8 à 10 heures, trois heures au maximum sont consacrées aux rapports sexuels. Il y a au maximum 5 clients par jour, en général plutôt entre deux et quatre. Le reste du temps, la personne chez qui je travaillais utilisait son téléphone pour fidéliser ses clients et offrir un suivi aux clients fixes qui le souhaitaient. C’est-à-dire?Elle effectue la mise en scène d’une relation d’amour. Elle envoie des SMS, prend des nouvelles. Il faut être une très bonne actrice. Ce sont des rapports qui sont beaucoup basés sur la communication. Cette personne joue le rôle d’une maîtresse sans les contre-indications de la voir débarquer dans la vie des hommes. C’est un des aspects que la prostituée chez laquelle je travaillais préfère. Mais c’est aussi le plus fatigant, car c’est celui qui demande le plus d’engagement. Dans ces conditions, les hommes livrent leurs secrets et leurs faiblesses à une confidente et amie. Ce qui m’a surpris, c’est qu’il y a de tout parmi les clients. Des jeunes, des vieux, des moches, des beaux, des célibataires, des hommes mariés. Y a-t-il d’autres compétences que les prostituées développent?Il faut pouvoir reconnaître le client potentiel parmi tous ceux qui appellent. Il y a les timides qui ne viendront pas, ceux que ça excite d’appeler une prostituée et qui recherchent du téléphone rose à bas coût. Il faut également des talents de négociatrice pour fixer un prix et le faire respecter. Et en ce qui concerne le sexe?Une prostituée doit connaître les hommes et leurs préférences. Il faut qu’elle identifie ce qui amènera le client le plus rapidement à l’orgasme, l’élément qui conclut la rencontre. Les clients ne restent jamais plus d’une demi-heure, mais il faut qu’ils aient l’impression d’être le centre de toutes les attentions. Elle doit faire croire qu’elle n’est pas pressée par le temps et que l’homme maîtrise la situation alors que c’est elle qui dicte le rythme. Comment avez-vous réussi à vous faire engager comme réceptionniste dans un salon de massage?J’ai téléphoné aux salons dont les numéros se trouvaient dans les journaux pour savoir si les personnes qui y travaillaient étaient d’accord de répondre à un questionnaire. Lorsque je me suis rendue auprès d’une prostituée qui était d’accord de participer, nous avons discuté durant des heures. Nous nous sommes tout de suite bien entendues et elle a accepté que je travaille pour elle. Avoir une réceptionniste augmente le standing d’un salon et évite de perdre des clients lorsque l’un d’eux appelle et qu’on est déjà occupée avec un autre. Votre regard sur la prostitution a-t-il changé?Oui. Une des plus grandes révélations a été que les prostituées ne sont pas des personnes si différentes que ça de nous. La première fois que je me suis rendue au salon et qu’une superbe blonde m’a ouvert, j’étais intimidée. Et puis j’ai vite réalisé que nous avions beaucoup plus de points communs que de différences. Parlant de la femme chez qui vous avez travaillé, vous dites que la prostitution était un choix par défaut. Qu’est-ce à dire?Il y a une partie des prostituées qui font cela sans être sous le contrôle d’un proxénète et sans être toxico- dépendante. Mais s’engager dans une activité stigmatisante n’est jamais un choix. Il y a des contraintes économiques, c’est une solution pour se sortir de situation de détresse. La prostituée dont je parle est une mère de famille divorcée qui fait cela pour nourrir ses enfants sans dépendre de l’aide sociale. Cela lui permet de s’en sortir sans rouler sur l’or. Un mot pour décrire le monde de la prostitution?C’est une vie dure. Pas forcément parce que les prostituées sont des victimes offertes aux fantasmes débridés des hommes, mais parce que c’est une activité stigmatisante dont on ne peut parler à personne. Il faut avoir une énorme confiance en soi pour supporter cette double vie qui est un des éléments les plus lourds de cette profession.
Ce que l’étude neuchâteloise a démontréMalgré toutes les difficultés auxquelles les personnes qui se prostituent sont confrontées, elles possèdent de véritables savoir-faire. C’est ce qu’un colloque organisé par la Maison d’analyse des processus sociaux (MAPS) et l’Institut d’ethnologie de l’Université de Neuchâtel a démontré. Les recherches viennent d’être publiées dans un ouvrage intitulé Cachez ce travail que je ne saurai voir. Ethnographies du travail du sexe. Une étude démontre comment les prostituées chinoises de Paris ont élaboré un système de justification qui leur permet de vendre leurs charmes sans pour autant se considérer comme des professionnelles du sexe. Propos recueillis par Sébastien Jost, 6 mai 2010, Le Matin
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