Éditions Antipodes
Collections
Espace clients
| Mon panier |
| Mes commandes |
Articles Dans les Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier : 1848, enfin! En effet, cette période si intéressante de l'histoire helvétique et européenne reste peu étudiée dans l'historiographie francophone de la Suisse, C'est dire si l'ouvrage de Cédric Humair est bienvenu, même si sa taille ne lui permet pas de traiter complétement tous les aspects qu'une monographie plus exhaustive aurait pris en compte. L'ouvrage est toutefois à la hauteur de ce qui est annoncé dans son introduction. Il intègre bien les différentes impulsions économiques, politiques, culturelles ou religieuses qui ont concouru à l'édification de l'État helvétique moderne. Il nous rend compte de la confrontation à cette époque d'un camp de la conservation et d'un camp du changement; mais aussi des contradictions internes à chacun des deux camps dans la mesure où il pouvait arriver à des conservateurs de ressentir le besoin d'une modernisation économique du pays pour leurs propres affaires; alors que dans le camp radical-libéral tout a été entrepris pour ménager les vaincus du Sonderbund et développer un fédéralisme qui laissait vraiment la part belle au conservatisme. En outre, d'autres conflits et d'autres divergences d'intérêts traversent les milieux bourgeois en fonction des différents mondes de production qui cohabitent dans l'espace helvétique. La Suisse moderne est ainsi le produit d'une double ambivalence. Celle d'une part d'une société nouvelle qui va chercher son inspiration et ses principes fondamentaux dans le passé, avec par exemple une Constitution qui s'ouvre à la démocratie, mais qui fonde la citoyenneté sur la commune d'origine Celle d'autre part d'une classe dirigeante qui édifie en un temps record les structures centralisées dont l'économie a besoin pour se développer, notamment en matière de monnaie, de transport et de communication, tout en s'efforçant de limiter cette centralisation au strict nécessaire. Au plan international, une politique de neutralité à géométrie variable et le pragmatisme avec lequel le régime radical gère le dossier délicat de l'asile permettent à la Confédération de renouer petit à petit avec la plupart des grandes puissances européennes qui voyaient d'un très mauvais œil ses avancées démocratiques. Ainsi, à la faveur de divers traités d'amitié et d'échanges, elle parvient à relier son économie à celles des autres nations. En quelques décennies, la bourgeoisie suisse parvient donc à assurer un décollage économique. Mais le régime politique qui se met en place est moins audacieux et les confrontations sociales sont plutôt fortes. Dans un article polémique paru dans Le Temps du 9 janvier 2010, renforcé trois jours plus tard par une critique analogue d'Olivier Meuwly, Joëlle Kuntz s'en prend à cet ouvrage qui n'examinerait que le seul point de vue des élites bourgeoises en réduisant son analyse à la seule dimension économique de la période. Mettre en évidence les nécessités économiques qui inspirent une démarche politique n'est pourtant pas s'y enfermer. Quant à l'évocation de la bourgeoisie, ce petit essai montre en effet la création de l'Etat fédéral par ceux qui l'ont faite. Il ne dit donc pas grand-chose du peuple, des marginaux, des troubles de subsistance, des premiers syndicats ouvriers. Il n'évoque ni les grèves des années 1860, ni les causes de la première loi fédérale sur les fabriques. S'il mentionne la création de la Société patriotique du Grutli, il ne raconte pas le rôle de cette société ouvrière et patriotique dans l'émergence ultérieure du socialisme suisse. Mais ce livre d'histoire ne porte pas sur l'ensemble du XIXe siècle. II ne pouvait pas aborder tous ces aspects. C'est donc lui faire un procès d'intentions injustifié que de le lui reprocher. Il donne sunout à voir les actions et les contradictions d'une classe dirigeante qui a à la fois déclenché et circonscrit la modernisation de la société helvétique. Et au moins ne nous impose-t-il pas, comme l'auraient apparemment souhaité ses critiques, une histoire édifiante et mythique de cette période dans le seul but de nous faire apprécier la Suisse telle qu'elle est devenue. L'analyse historique de la création de l'État fédéral moderne que développe Cédric Humair nous aide au contraire â éclairer les spécificités du régime issu de 1848 et les limites de son caractère progressiste. Il donne à voir les mécanismes par lesquels la classe dirigeante de ce petit État complexe a su concilier son conservatisme sociétal et son esprit d'initiative en matière économique, et les faire valoir comme des vertus cardinales au cœur de la construction d'un sentiment national. Il nous permet aussi de mettre en perspective, et ainsi de mieux comprendre, l'histoire ultérieure du mouvement ouvrier en Suisse, et en particulier les limites de son affirmation autonome au plan culturel, ainsi que le poids de son intégration dans les rouages de l'État et de l'idéologie dominante. Charles Heimberg, Cahiers de l'AEHMO, 26 (Justice sociale, justice de classe?), 2010, pp. 150-151
Cédric Humair: "1848 contredit l'image que l'on a voulu donner de la Suisse"Au XIXe siècle, la Suisse moderne se crée grâce à une dynamique d’élites et à une politique d’apaisement.Enseignant à l’Université de Lausanne, l’historien Cédric Humair décrypte les logiques qui sous-tendent la création de l’Etat fédéral. Auteur d’un passionnant ouvrage de vulgarisation sur le sujet (1848, Naissance de la Suisse moderne, Ed. Antipodes, 2009), il revient sur les idées fortes de son travail. Comment la Suisse s’est-elle inventée une fête nationale?A la fin du XIXe siècle, on récupère un pacte de 1291, découvert vers 1760, pour en faire le texte fondateur de la Confédération. Avec le 600e anniversaire de celle-ci en 1891, les autorités imaginent une commémoration à titre unique. Pourquoi?Avec cette fête nationale, on copie les pays qui nous entourent. C’est intéressant, car le Conseil fédéral réagit à la pression des Suisses de l’étranger qui réclament d’avoir l’équivalent d’un 14 Juillet ou de la Fête du Kaiser. Au final, le 1er Août s’instaure seulement de façon régulière dès 1899. Ce n’était qu’une fête pour les Suisses de l’étranger?Non, bien entendu. En 1891, la Suisse se trouve en pleine crise d’identité nationale et elle sort d’une période de marasme économique. Le manque de cohésion nationale est flagrant. De plus, le mouvement ouvrier se structure, des grèves ont lieu. Avec l’invention du 1er Août, les élites jouent sur la fibre nationaliste pour rassembler la population. N’est-ce pas paradoxal de renvoyer à 1291, alors que la Suisse moderne se forge en 1848...Les mythes historiques sont là pour donner du sens à la communauté. A cet égard, 1848 est peu utilisable à l’échelle nationale du fait que l’on met en scène une guerre civile. Pour en faire un événement qui réunit, qui donne sens à la nationalité, ce n’est pas envisageable... 1848 est plutôt le mythe fondateur des radicaux. D’où le désintérêt des historiens à propos de la création de l’Etat fédéral en 1848?A nouveau, il faut tenir compte du problème de la signification de 1848. D’autant que la Suisse s’est construite sur cette idée de consensus qui est devenue si prégnante au cours du XXe siècle. 1848 contredit l’image que l’on a construite et donnée de la Suisse. Autant pour ses habitants que pour ceux qui nous regardaient de l’extérieur. Mais, certes, l’historiographie sur le sujet reste lacunaire, peu critique et focalisée sur une histoire politique et constitutionnelle. Ce que vous critiquez...L’aspect économique a été négligé. Or, il faut mettre en relation les strates religieuses, culturelles, politiques, sociales et économiques pour comprendre l’événement. A quoi songez-vous?Il est étonnant de voir que des questions aussi cruciales que la création d’une monnaie unique, notre franc, ne font pas encore l’objet d’un ouvrage de synthèse. Dans ce cas-ci, quelle est votre lecture de 1848?Il y a deux éléments primordiaux. D’abord, la création d’un réel Etat central avec transfert de compétences cantonales vers la Confédération. Ici, la dimension économique joue à plein. On crée un marché commun où les marchandises circulent sans entrave. Suit la création du franc, même si d’autres monnaies étrangères continuent à être utilisées. Enfin, d’importantes infrastructures propices au développement capitaliste du pays sont instaurées. Les réseaux de chemins de fer et de télégraphes prennent ainsi leur essor. Ce qui se passe entre 1848 et 1855 est comparable à ce que l’Union européenne a réalisé sur plusieurs décennies. Et le second élément?Politiquement, c’est l’instauration d’un Etat libéral et démocratique tel qu’on le connaît aujourd’hui, basé sur un Conseil fédéral, un Parlement avec deux Chambres et le Tribunal fédéral. Des institutions complétées par des articles octroyant de nouveaux droits et libertés aux citoyens. Ceux-ci peuvent désormais s’établir dans d’autres cantons. Avant 1848, chaque canton fonctionnait comme un petit Etat et traitait les autres Suisses comme des étrangers. C’est la naissance d’une véritable nation suisse. Comment expliquer la vitesse de toutes ces réformes après une phase de guerre civile?Cela ne se fait pas sans problèmes et des tensions surgissent, comme à Fribourg ou à Lucerne où on impose un pouvoir radical par la force. Des tensions qui sont réactivées avec le Kulturkampf dans les années 1870. En dépit de la permanence des divisions entre cantons libéraux radicaux et conservateurs, on peut dire que la gestion de l’aprèsconflit du Sonderbund par les vainqueurs permet d’éviter une guérilla ou une opposition frontale des conservateurs dans la durée. Pouvez-vous préciser?D’abord, on limite la centralisation pour ne pas heurter les convictions fédéralistes des catholiques conservateurs. Les routes ou les écoles restent aux cantons. Ensuite, des gestes d’apaisement sont faits vers les vaincus. Par exemple, on remet une partie de la dette de guerre afin de soulager les finances des cantons défaits. Le général Dufour est emblématique de cette politique d’apaisement. Dès le conflit, il donne des ordres aux troupes fédérales de respecter la population des cantons adverses. Pour éviter de susciter la haine. La population, on l’entend peu dans vos mots. Faites-vous un récit des élites?Il faut se replacer dans la Suisse de cette époque. Les partis politiques de masse organisés à l’échelle nationale n’existent pas. Par contre, il y a des réseaux d’élites qui développent des dynamiques socioéconomiques autour d’un lieu fort: les associations qui émergent dans la première partie du XIXe siècle. Les grandes fêtes nationales de chant ou de tir servent à mobiliser une population plus large, mais qui reste relativement aisée. Les moyens de transport sont encore chers et moins de 10% de la population a accès à la mobilité de loisir. Clairement, le moteur politique qui conduit à 1848 tient de la dynamique d’élites, même si les protagonistes cherchent à mobiliser la population. Quel exemple illustrerait le mieux le bouleversement de 1848 et les logiques que vous décrivez?Peut-être la création, en 1855, de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). C’est-à-dire?Des années durant, un intense débat sur la formation supérieure a lieu. A l’origine, on pensait au consensus suivant: attribuer la capitale politique à Berne, fonder une université fédérale à Zurich et une école polytechnique en Suisse romande. La dernière réforme relève d’enjeux économiques importants. Avec l’industrialisation et l’installation de réseaux techniques, il y a nécessité d’implanter enfin une formation d’ingénieurs en Suisse. Le schéma est toutefois brouillé par une coalition de fédéralistes romands et de catholiques conservateurs qui refusent la centralisation. Ces élites ne veulent pas être fondues dans un moule national alémanique et libéral radical. L’université fédérale passe à la trappe, ne reste que les universités cantonales et l’Ecole polytechnique fédérale qui sera implantée à Zurich. Propos recueillis par Yves Steiner, L'Hebdo, 28 juillet 2010
Dans la Revue suisse de sciences politiques :"Des provinces indépendantes ou à peine fédérées, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été rassemblées, pêle-mêle, et fondues en une seule nation, sous un seul gouvernement, sous une seule loi, avec un seul intérêt national de classe derrière un seul cordon douanier". Humair, c’est là son premier mérite, replace 1848 dans une période qui va de 1815, chute de l’Helvétique et rétablissement approximatif de l’Ancien Régime, à 1857, résolution de "l’Affaire de Neuchâtel" et stabilisation de l’Etat fédéral. Cette périodisation élargie permet évidemment de comprendre la création de ce dernier dans une perspective plus large, et tout particulièrement en lien avec les mutations économiques fondamentales que connaît la Suisse (comme la plupart des pays européens) dans la première moitié du 19e siècle: passage de la propriété de la terre des mains des élites à celles des agriculteurs, forte augmentation du trafic des marchandises et des personnes, extension des activités industrielles (pp.36–37). Les années qui suivent la ratification de la Constitution fédérale permettent quant à elles de montrer l’établissement progressif (et parfois conflictuel) de cet appareil d’Etat centralisé que les élites économiques appelaient de leurs vœux depuis plusieurs décennies, à la fois pour garantir des conditions-cadres favorables au développement de l’économie et pour défendre leurs intérêts sur le plan international. Le cadre d’analyse fondamental du livre est la division du territoire suisse en plusieurs "mondes de production", que Humair a déjà analysés dans des travaux antérieurs. Ils sont au nombre de quatre (p.15): la Suisse occidentale marchande (marchands et banquiers de Genève, Neuchâtel et Bâle, spécialisés dans l’import-export et tournés vers l’étranger), la Suisse agricole (des propriétaires terriens produisant pour le marché intérieur ou l’exportation, situés pour la plupart en Suisse centrale et méridionale), la région zurichoise (de grandes industries dont la production est destinée au marché intérieur) et la Suisse orientale industrielle (une industrie tournée vers l’exportation). Ces quatre mondes seront en conflit ou trouveront des intérêts communs durant tout le 19e siècle, la grande division portant sur la nécessité de créer un Etat centralisé à même de garantir un marché intérieur unifié, d’établir un cordon douanier unique, de défendre les intérêts de la place économique à l’étranger, d’assurer l’approvisionnement énergétique (notamment en charbon) et de construire les infrastructures nécessaires au développement de l’économie (à commencer par les chemins de fer et les postes). L’histoire suisse du 19e siècle est alors réinterprétée à la lumière de ces divisions, qui expliquent à la fois la défense sourcilleuse de l’autonomie cantonale par les régions de Suisse centrale, soucieuses de conserver les lucratifs péages établis sur les routes traversant les Alpes et inquiètes d’éventuelles mesures protectionnistes qui mettraient en danger leurs exportations, et les appels à l’unité nationale de la part des grands industriels zurichois, souhaitant voir l’apparition d’un véritable marché intérieur unifié sur lequel ils puissent s’appuyer pour mettre leurs entreprises à l’abri de l’instabilité chronique de la structure politique créée par le Pacte de 1815. En ce sens, la guerre du Sonderbund de 1847 n’est pas lue comme la dernière guerre de religion qui ensanglante le territoire suisse, mais bien davantage comme l’expression d’intérêts économiques divergents, voire de l’opposition de deux modèles distincts de production (comparable en cela au processus qui a conduit à la Guerre de Sécession aux Etats-Unis). L’habillage idéologique qui entoure les positions des uns et des autres passe dès lors au second plan, même s’il a des effets incontestables. Humair en rappelle d’ailleurs quelques éléments importants comme l’établissement d’un système politique garantissant un suffrage masculin presque universel (unique en Europe) et le respect des principales libertés individuelles. L’auteur signale également que, après les échecs des révolutions de 1848 partout ailleurs en Europe, la Suisse est pendant plusieurs années une exception politique continentale, qui ne doit sa survie qu’à une fréquente intervention diplomatique anglaise visant à dissuader la France, la Prusse ou l’Autriche, selon les circonstances, d’intervenir contre la Suisse (la Grande-Bretagne étant soucieuse de maintenir l’équilibre des forces entre les puissances continentales tel qu’il a été arrêté au Congrès de Vienne). Ce livre est précieux pour plusieurs raisons. Il convie tout d’abord à une lecture économique des faits historiques, suffisamment rare dans l’historiographie suisse pour être saluée et tout à fait éclairante s’agissant de la période considérée. Cette lecture permet en même temps de s’extraire de la pesante histoire officielle "radicale", présentant 1848 et la Constitution fédérale comme une victoire des forces "progressistes" sur la "réaction" catholique et féodale. Humair permet d’interpréter ce conflit de manière plus fine et, sans doute, plus conforme aux rapports de force de l’époque. Ensuite, Humair replace ce moment de "l’histoire suisse" dans l’histoire européenne, en rappelant notamment que, à quelques reprises, il s’en est fallu de peu que les puissances voisines ne mettent fin à cette incongruité politique que représentait alors la Suisse. Enfin, 1848. Naissance de la Suisse moderne établit une fois de plus que la Suisse, comme entité politique pertinente, n’existe pas avant cette date, et offre ainsi une contradiction bienvenue aux réécritures nationalistes de l’histoire suisse faisant remonter les origines du pays à 1648, 1498, 1315 ou 1291, quand il ne s’agit pas des Helvètes et de Divico! De ce point de vue, et Humair le souligne, 1848, tout en représentant une continuité par rapport aux structures économiques qui se mettent en place dès le début du siècle, marque aussi une rupture, matérialisée par la création d’un appareil d’Etat jusqu’alors inexistant (cf. p.131). 1848. Naissance de la Suisse moderne n’étant qu’une introduction au problème, il serait oiseux de lui opposer des oublis ou des éléments insuffisamment développés. À cet égard, signalons simplement que la constitution d’une identité nationale est assez largement laissée de côté (pas totalement toutefois, cf. pp.52–56), le même traitement étant réservé au contexte idéologique en général. Humair, en bon "réaliste", considère que les idées viennent pour l’essentiel justifier, sinon camoufler, des positions matérielles. Le lecteur intéressé par ces aspects pourra cependant se tourner vers d’autres ouvrages, et la prise en compte du nationalisme suisse aurait de toute manière nécessité une périodisation différente. Une critique peut-être plus pertinente pourrait cependant être opposée à Humair. Il semble que sa soigneuse description des différents "mondes" de l’économie suisse laisse en quelques rares endroits la place à une entité cohérente qui prend alternativement le nom "d’ élites" et de "bourgeoisie". L’analyse fine de ces quatre "mondes" et de leurs conflits laisse alors la place à une mécanique un peu sommaire, dans laquelle le nouvel Etat central répond aux "besoins" de cette bourgeoisie, suit ses "stratégies" et en est "l’ instrument". Le mérite du livre avait été de montrer que, précisément, il y a d’importantes dissensions au sein de ces élites, qui doivent d’ailleurs périodiquement s’appuyer sur les populations pour faire passer leurs politiques. Mieux vaut donc conclure en disant que la création de la Suisse moderne a été le résultat (en partie contingent comme Humair le montre aussi) de forces divergentes et que sa construction baroque est dans une large mesure le produit de ces divergences. Pour celles et ceux qui travaillent sur la politique suisse, qu’il s’agisse de ses institutions ou de sa sociologie, le livre de Humair apportera sans doute quantité d’informations intéressantes. Il fait notamment apparaître la grande continuité de ce système politique tout au long des 160 ans de son existence, et donc l’intérêt d’étudier ses débuts pour pouvoir en comprendre le fonctionnement actuel. Ainsi, pour rendre compte de certaines de ses articulations, ainsi que de certaines de ses singularités, il n’est pas inutile de se replonger dans les années qui ont entouré 1848 et l’adoption de la première constitution fédérale. Les spécialistes savent que les caractéristiques d’un moment constituant révèlent toujours quelque chose du fonctionnement normal de la constitution qui y est créée; 1848. Naissance de la Suisse moderne en apporte une preuve de plus. Antoine Chollet, Swiss Political Science Review, 16/1 (2010), pp. 165-169.
L'Etat du deal permanentUn livre raconte l'émergence d'une Suisse moderne en 1848. Les libéraux-radicaux défendaient alors leurs intérêts en mobilisant l'Etat. Captivant.Les origines de la Confédération autrement. C'est ce que propose l'historien Cédric Humair, chargé de cours à l'Université de Lausanne, dans un ouvrage qui sort en librairie ces jours-ci. Un essai de vulgarisation qui évite les mythes colportés dans l'historiographie sur 1848, date de la création de l'Etat fédéral. Yves Steiner, L'Hebdo, 10 décembre 2009
Sur Arcinfo.ch Que 1848 marque la naissance de la Suisse moderne n'est contesté par presque personne. Reste à comprendre l'événement. Enfant de Saint-Imier, l'historien Cédric Humair, tente, dans un ouvrage tout récemment paru -précisément intitulé "1848, naissance de la Suisse moderne"- la synthèse entre les dimensions politique, économique, sociale et culturelle de la création de l'Etat fédéral, tel qu'on le connaît encore aujourd'hui. Une démarche qui va, selon lui, à l'encontre d'une tendance "à segmenter les approches, qui limite la compréhension". SDX, arcinfo.ch , 10.12.2009
La Suisse de 1848, sans vous et sans moiIl y a peu d’ouvrages sur la création de la Suisse moderne en 1848. Tout se passe comme si ce moment restait mal aimé. La première Constitution est certes un objet de révérence. Mais si les années de passage entre un régime de cantons souverains et un régime fédéral sont présentes dans la mémoire publique, elles ne suscitent pas la curiosité d’où surgiraient les questionnements et réexamens. La division culturelle du pays y est peut-être pour quelque chose. Il est possible aussi que l’identification à un canton fasse encore obstacle à l’émergence d’une passion historienne pour le national. On ne peut exclure que le cantonalisme dont voulaient se débarrasser les radicaux de 1848 se soit vengé en snobant par le silence la mémoire du mouvement de centralisation. Joëlle Kuntz, Le Temps , 9 janvier 2010 L’Etat de 1848 réduit à un instrument de l’hégémonie bourgeoiseOlivier Meuwly, historien, n’adhère pas à la thèse d’un ouvrage récent selon laquelle les élites ont créé l’Etat fédéral pour servir leurs intérêts économiques et insiste sur l’autonomie du politiqueLe libéralisme économique n’a-t-il vraiment pas besoin de l’Etat pour se développer? Celui-ci n’est-il qu’un mal nécessaire qu’il s’agit de convoquer seulement lorsque quelques rouages se grippent? Et inversement, l’Etat n’est-il que le jouet des élites libérales, l’instrument de leur hégémonie?Ces questions sont particulièrement actuelles mais elles hantent notre histoire nationale au moins depuis la fondation de la Suisse moderne, en 1848. C’est le mérite de l’ouvrage publié par Cédric Humair que de le rappeler, en replaçant ces questionnements dans leur perspective historique. Son étude se concentre ainsi sur le problème de l’autonomie du politique par rapport aux intérêts économiques et de la prédominance éventuelle de ces derniers. La thèse que défend l’auteur est limpide: la naissance de l’Etat fédéral obéit clairement aux intérêts économiques de la bourgeoisie libérale-radicale, malgré les avancées sensibles qu’offre la Constitution de 1848 tant sur le plan démocratique que sur celui de l’efficacité et de la stabilité institutionnelle de l’Etat central. Le processus législatif destiné à mettre en œuvre les principes constitutionnels devait en définitive permettre à l’Etat de faciliter l’encadrement d’une économie qui attendait ce coup de pouce pour achever son déploiement. Tout en reconnaissant les multiples dimensions du libéralisme suisse qui a présidé, surtout dans sa dimension radicale, aux opérations de réforme de la structure politique suisse, l’historien lausannois en vient ainsi à nier une authentique autonomie du politique. Il préfère subordonner les choix des responsables politiques à leurs intérêts économiques, omniprésents. Même l’idéal patriotique n’apparaît que comme le paravent d’une réflexion en quête de compromis économiques entre les différentes régions du pays, et se voit dépossédé de toute valeur propre. Cette approche n’est-elle qu’un reflet du conflit classique entre une doxa libérale nimbée d’individualisme et une vulgate marxiste obsédée par le déterminisme économique? Entre un libéralisme enclin à préserver le potentiel d’action de l’individu contre les contraintes économiques pures et un marxisme prompt à privilégier les objectifs économiques, au détriment d’autres intérêts, moins matériels? En réalité, cet antagonisme, classique, dévoile les contradictions qui obèrent les deux visions de la société rappelées ci-dessus. En se plongeant dans la construction de l’Etat fédéral moderne, le libéral découvrira que l’Etat a toujours été important pour ses visées économiques, comme organisateur d’un cadre général qui ne pourra fonctionner que sous une autorité d’ordre politique. L’Etat n’est donc pas seulement un gêneur qui opprime la liberté d’entreprendre, mais contribue aussi à son plein développement. Les perspectives que peuvent ouvrir, dans certains cas, les fameux partenariats public/privé font d’eux les héritiers de l’association capitalisme-Etat qui a pu s’honorer de plusieurs succès au XIXe siècle. Symétriquement, le marxiste se heurte à une économie dont il ne cesse de déplorer les dérives capitalistes, mais qu’il ne peut s’empêcher de fixer comme moteur unique de la vie sociale. L’intérêt économique apparaît dès lors comme l’objectif cardinal, seul à même d’aimanter l’action humaine. Mais si cette réalité vaut pour les élites bourgeoises, qui ne dit qu’elle n’aspire pas également les énergies des autres classes sociales? De fait, le révisionnisme socialiste de la fin du XIXe siècle avait bien dû constater que les travailleurs, loin de se passionner pour la lutte des classes, ambitionnaient surtout d’améliorer leur propre situation économique… On ne peut nier que la science historique a en effet trop longtemps négligé la logique économique dans des décisions trop hâtivement attribuées à des motifs strictement politiques. Mais l’histoire, et l’actualité qui en découle, ne se meut pas selon un plan unique, qu’il soit à visée économique ou autre. L’histoire répond à des causes toujours multiples, ce que nombre d’historiens ont déjà mis en évidence. Truisme de le rappeler? Pas si sûr. On voit aujourd’hui que nombre de décisions, populaires mais pas seulement, échappent à la rationalité économique et se soumettent à des idéaux plus ou moins généreux, en tout cas pas réductibles à un économisme «bourgeois» ou à un «humanisme» de gauche. Lire l’histoire à travers des lunettes vissées sur le pendule économique risque d’occulter d’autres paramètres essentiels, pour saisir le présent. L’examen du binôme politique/économie et de la pondération de chacun de ces éléments ne propose pas que des clés à la compréhension de l’histoire, mais aussi des éclairages sur le développement très actuel des sociétés occidentales. Lui seul permet de saisir la variété des chocs contradictoires que toute histoire nationale doit surmonter. C’est tout particulièrement vrai pour cette Suisse, grande économiquement et petite politiquement! Olivier Meuwly, Le Temps, 12 janvier 2010
|
|||||||||



