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Qu'est-ce que la guerre?

Yohan Ariffin, Anne Bielman Sánchez (dir.)

2012, 325 pages, 39 chf, 29 €, ISBN 978-2-88901-074-5 (coéd. Presses polytechniques et universitaires romandes)

 


Ce livre n’est pas une arme…

C’est un outil qui permet d’affûter notre regard et notre esprit critique pour mieux cerner un phénomène indissociable de l’être humain: la guerre.

"Qu’est-ce que la guerre?": Jean-Michel Potiron, homme de théâtre invité en résidence sur un campus universitaire, a ingénument posé cette question à des philosophes, historiens, neurobiologistes, psychiatres, sociologues, anthropologues, politologues, géographes, historiens de l’art, archéologues, théologiens, poètes-musiciens, étudiants, enseignants, hommes et femmes…

De cette enquête sont nés un spectacle théâtral et trois ateliers interdisciplinaires qui, en multipliant les angles d’approche, en mettant en dialogue les uns et les autres, en associant des sensibilités variées, bousculent nos idées reçues et nos a priori.

Réunis dans un livre décapant qui donne matière à penser et à déclamer, ces textes offrent un éclairage diversifié sur une part maudite de la condition humaine.


 

Table des matières

 

 

  • Les opérations du théâtre (Danielle Chaperon)

  • L’histoire d’une résidence d’artiste à l’Université de Lausanne (Dominique Hauser)

  • Des ateliers interdisciplinaires au livre publié (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

 

ATELIER 1. GUERRE: HUMANITÉ, INHUMANITÉ

  • De l’équilibre à l’anéantissement dans la guerre (Mondher Kilani)

  • Guerre, fin et suite. Le rôle de l’histoire dans la violence (Jacques Lévy)

  • De l’absence de guerre au nationalisme régional? (Jean-Pierre Wauters)

  • Freud et la guerre (Pierre de Senarclens)

  • Pourquoi la guerre? Notes entre neurosciences et psychanalyse (François Ansermet et Pierre Magistretti)

  • De la guerre contre soi-même pour préserver son humanité (Dimitri Andronicos)

  • Par-delà la guerre? Kant, Hegel, Jack Bauer (Hugues Poltier)

  • Des usages modernes de l’anthropodicée pour justifier la violence organisée (Yohan Ariffin)

  • Synthèse des discussions de l’atelier 1 (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

 

ATELIER 2. DIRE LA GUERRE

  • À propos de la guerre en Grèce ancienne: quelques non-dits éloquents (Anne Bielman Sánchez)

  • Le combat à la gauloise: apports de l’archéologie expérimentale (Thierry Luginbühl)

  • Conquête, résistance, soumission: de Vercingétorix à l’émir Abd el-Kader (Romain Guichon)

  • Braoum!: la guerre est un désordre (Nicolas Carrel)

  • La guerre, notre poésie: faire la guerre au texte. Récits des répétitions (Jean-Michel Potiron)

  • Synthèse des discussions de l’atelier 2 (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

 

ATELIER 3. L’ART COMME ARME

  • L’art comme arme ou la beauté meurtrière (David Bouvier)

  • L’image offensive à la romaine (Michel E. Fuchs)

  • "L’Année terrible": vue, rapportée, caricaturée, réimaginée et allégorisée par Gustave Doré (Philippe Kaenel)

  • La philosophie, un sport de combat? (Gabriel Dorthe)

  • Ceci n’est pas une arme… (Michael Groneberg)

  • Religions et guerre. De la violence transposée: consacrée? dépassée? déniée? (Pierre Gisel)

  • Synthèse des discussions de l’atelier 3 (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

  • Conclusion au livre (Yohan Ariffin et Anne Bielman Sánchez)

  • La guerre, notre poésie. Texte du spectacle (Jean-Michel Potiron)

 

Articles

 

La guerre, objet unique de tous les questionnements

Un ouvrage ambitieux de l’Université de Lausanne s’interroge sur les approches philosophique et psychanalytique du phénomène belliciste, sur ses représentations iconographiques ou encore sur ses non-dits.

Et ce ne sont là que quelques-uns des aspects traités dans ce riche ouvrage… Il est le fruit d’un projet d’ateliers interdisciplinaires organisés à l’Université de Lausanne-Dorigny. Il met donc à contribution historiens, sociologues, psychiatres, théologiens, hommes de théâtre‚ etc. Les vingt-sept articles qui le composent sont certes de valeur inégale, les pages les plus intéressantes étant celles ou les auteurs ont daigné ne point se complaire dans le jargon académique. Il ne s’agit pas là d’un ouvrage de polémologie au sens strict, mais d’une interrogation fondamentale sur la guerre, ainsi que sur les récits et images de celle-ci. L'anthropologue Mondher Kilani ouvre les feux (si l’on peut dire) en analysant et en illustrant par de terribles exemples contemporains le concept de "guerre totale", déjà théorisée par Clausewitz après les guerres de la Révolution et de l’Empire. Jacques Lévy postule la disparition progressive des conflits interétatiques, du moins dans les pays développés, au profit des conflits à l’intérieur des Etats. Dans une contribution particulièrement stimulante, le biologiste Jean-Pierre Wauters constate que, "dès la naissance des Etats, c’est toute la nation qui entre en guerre". Celle-ci étaie donc l’unité nationale. A contrario, son absence favoriserait les nationalismes régionaux, le "fédéralisme de séparation" et "l’accentuation des particularismes" dont parlait Lévi-Strauss: ainsi les revendications indépendantistes catalane, basque, flamande ou encore écossaise, étant par ailleurs entendu que ce sont toujours les régions riches qui veulent se séparer des régions pauvres! Sigmund Freud s’est lui-même interrogé sur le phénomène, dans un texte fameux de 1932 intitulé "Pourquoi la guerre?". L'historien Pierre de Senarclens met en évidence le profond pessimisme du célèbre psychiatre devant la nature humaine inséparable de la violence. Celle-ci, non canalisée, débouche sur le déchaînement des passions et la transgression de tous les tabous et interdits qui sont à la base de la civilisation. C’est donc avec une immense amertume que Freud assista à la folie meurtrière de la Première Guerre mondiale, laquelle marquait la fin d’un monde relativement policé. Une interrogation demeure: quelle est la part, dans la violence organisée, de la nature humaine et celle de la culture? Dans un registre plus comique (même si l’expérience n’est pas vraiment drôle en soi), Dimitri Andronicos raconte et observe son vécu dans l’artillerie blindée helvétique. Il met en avant la griserie que peuvent provoquer le sentiment de puissance conféré par la machine et "la communion du groupe". Le philosophe Hugues Poltier oppose "l’exigence cosmopolitique", reposant sur le Droit, de Kant homme des Lumières, à la "vision statocentrique" d’Hegel, qui aboutira à la soumission totale de l’individu aux diktats de l’Etat.

Récits et images de guerre

L’archéologue Anne Bielman Sánchez remet, elle, en question l’image "propre" longtemps véhiculée de la guerre dans la Grèce antique, qui aurait répondu à des lois visant à en limiter la violence. Elle montre que les sources antiques, par ailleurs toujours écrites par des hommes, sont très discrètes sur le sort des non-combattants capturés, notamment des femmes soumises aux viols, des invalides de guerre. L’iconographie reproduite dans le livre atteste cependant l’existence d’atrocités. L’image civilisatrice souvent donnée de la Grèce antique en prend donc un coup… L’archéologie expérimentale (qui consiste à la reconstitution de combats avec armes fictives) a ouvert de nouvelles pistes, qu’évoque un autre archéologue, Thierry Luginbühl. Elle a permis d’infirmer l’image de "barbares" conduisant le combat avec sauvagerie mais sans méthode, volontiers donnée aux Gaulois par les historiens romains. Le thème de la résistance puis de la soumission est traité par Romain Guichon, qui compare les destins respectifs de Vercingétorix et de l’émir algérien Abd El-Kader. Si tous deux appartiennent à des prestigieux lignages, ils se caractérisent aussi par leur charisme personnel. Ils connaîtront un sort identique avec leur reddition, mais Vercingétorix sera étranglé à Rome, tandis que le grand résistant algérien sera libéré avec magnanimité par Louis Napoléon Bonaparte. Picasso disait: "La peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre". La contribution de David Bouvier se penche donc sur Guernica, oeuvre inspirée par les vases grecs représentant des guerriers morts. Quant à L’Iliade, poème fondateur de la littérature grecque, n’est-elle pas un chant de guerre? Avec les Romains, l’image se fait propagande systématique et omniprésente: bas-reliefs ou arcs de triomphe figurant des trophées et des vaincus (comme les Juifs sur l’arc de Titus) sont là comme un avertissement de la puissance romaine à d’éventuels fauteurs de trouble. C’est ce que montrent, images à l’appui, Yohan Ariffin et Anne Bielman Sanchez. Spécialiste de l’iconographie, Philippe Kaenel se penche sur "l’année terrible" 1871, marquée par la débâcle de Sedan et la Commune. Autant la première a suscité une iconisation précoce et abondante (notamment par Gustave Doré), caractérisée par la détestation de l’ennemi allemand, autant la seconde a relevé de la "cécité des artistes", comme s’ils s’interdisaient de représenter la plus terrible des désunions nationales. Enfin le théologien Pierre Gisel montre, en s’appuyant sur les textes, que la violence est bien présente dans les écrits fondateurs du judaïsme - ainsi dans le Deutéronome: "des villes de ces peuples que Yahvé ton Dieu te donne en héritage, tu ne laisseras subsister aucun être vivant" - et ceux de l’Islam. Le christianisme n’a rien à leur envier, en prêtant sa voix pendant la guerre de 1914 1918 aux pires délires nationalistes et exaltant le thème du sacrifice régénérateur. On le voit, ce livre ambitieux offre une grande variété d’approches du thème de la guerre, consubstantielle de l’histoire des hommes depuis leur origine.

Pierre Jeanneret, Gauchebdo, 19 octobre 2012


Comment guérir des jouissances morbides? Guerriers et philosophes sur les traces d’Arès

[...] Un ouvrage bariolé et surprenant, fruit d’une rencontre entre des universitaires et un artiste, Jean-Michel Potiron. Chacun s’emploie, à sa manière, à répondre à la question formulée dans le titre. Invité en résidence à l’Université de Lausanne, le metteur en scène français a mené des ateliers de réflexion interdisciplinaire, dont les interventions sont reproduites dans ce livre. Sciences humaines, sciences politiques, neurosciences, un vaste champ de disciplines est convoqué pour approcher le curieux objet de la guerre.

Ce grand brassage engendre des confrontations – heureusement sans violence – à plusieurs niveaux: entre chercheurs, d’abord, contraints de défendre leur vision de la guerre autant que de concéder du terrain, mais aussi par la rencontre avec un artiste qui se présente en "sauvage" venu apprendre des "civilisés" (à la façon facétieuse des romans philosophiques du XVIIIe siècle). Il ressort de ces discussions un élément incontournable: aucune construction politique, aussi éclairée qu’elle soit, n’éradiquera totalement la violence et la guerre sans exutoire aux pulsions violentes. Comme en 1959, la question posée par Jesse Glenn Gray demeure posée.

Emmanuel Gehrig, Le Temps, 5 mai 2012