Usages de la violence en politique (1950-2000)

Carole Villiger. Préface de Michel Wieviorka


2017, 296 pages, 32 CHF, 26 €
32,00 CHF
Réf.: 978-2-88901-090-5
Dans nos sociétés où les conflits politiques sont censés se régler dans l’arène parlementaire et le peuple s’exprimer par les urnes, quelle est la place de la violence comme moyen de revendication? En Suisse, la démocratie directe, l’aisance économique, la sécurité, la neutralité sont supposées écarter l’utilisation de la violence. Pourtant, entre 1950 et 2000, le pays a fait face à de nombreux éclats de violence…

Dans nos sociétés démocratiques où les conflits politiques sont censés se régler dans l’arène parlementaire et le peuple s’exprimer par les urnes, quelle est la place, la valeur et l’appréhension de la violence comme moyen de revendication? En Suisse, la démocratie directe, l’aisance économique, la sécurité ainsi que la neutralité sont supposées écarter toute utilisation de la violence pour appuyer une démarche protestataire.

Pourtant, entre 1950 et 2000, le pays a fait face à de nombreux éclats de violence. Tout d’abord, ceux des séparatistes et des antiséparatistes jurassiens, puis ceux de mouvements d’extrême gauche et, enfin, ceux de mouvements d’extrême droite. Durant cette période, le pays a également été marqué par les attaques provenant de mouvements armés italiens et allemands, ainsi que par les attentats meurtriers planifiés par des organisations palestiniennes et arméniennes. Ces interventions violentes dans l’espace public helvétique viennent ainsi démentir le mythe d’une Suisse paisible et pacifiée.

Fondé sur les témoignages des acteurs de l’époque et sur des documents inédits de la police fédérale, cet ouvrage apporte une réflexion sur les continuités des épisodes de violences collectives, permettant ainsi d’appréhender les événements actuels. Il s’adresse à toutes les personnes qui s’interrogent sur les récents attentats et, de manière plus large, à l’utilisation de la violence dans les conflits politiques.

Préface de Michel Wieviorka

Préface

Michel Wieviorka       

Introduction      

  • Les multiples visages de la violence      
        Violence et mouvements sociaux      
        Extrémisme et violence      
  • L’identification des actions collectives violentes en Suisse      
        La violence invisible      
        Les sources      

1. Jura : le séparatisme par les armes      

  • L’escalade de la violence entre les séparatistes et les antiséparatistes      
  • Berne en embuscade dans la crise jurassienne: les émeutes de Moutier  
  • La fin de la lutte menée à l’explosif  
        Un dénouement tragique      
  • Conclusion      

2. Une extrême gauche explosive dans le carcan de la guerre froide     

  • Les derniers sursauts révolutionnaires     
  • Des anarchistes aux antinucléaires: un mouvement pluriel      
        Les interventions violentes des différents courants politiques   
  • L’engrenage des actions et de la répression      
        La traque des anarchistes     
        Pas de place pour la subversion à Winterthour   
        L’action violente: du romantisme au "terrorisme"
  • Rote Gallus: acte "terroriste" ou acte rhétorique?   
  • L’émergence d’un nouveau thème de lutte: les antinucléaires
        Une répression peu marquée  
  • Conclusion     

3. Le racisme décomplexé de l’extrême droite  

  • Une manifestation constante et régulière de la violence   
  • L’atténuation du potentiel radical et politique des actions     
  • Les skinheads: une violence purement expressive?     
  • Conclusion     

4. La Suisse au carrefour des réseaux transnationaux européens     

  • L’évaluation des violences politiques     
  • Les actions violentes des organisations clandestines allemandes et italiennes     
  • Les solidarités avec les mouvements de lutte armée  
        "Je viens en vacances en Suisse et ils me font chier avec la Révolution!"
        Rote Hilfe: le soutien aux prisonniers dits "politiques"
        Funke: une fascination réservée pour la RAF
        "Petra Krause Band": un tigre de papier?  
        Les réseaux avec les mouvements italiens  
        L’appréhension de la répression et de ses conséquences
        Les conséquences biographiques de l’activisme     
        L’affaire Flükiger: de simples meurtres aux allures d’actions politiques planifiées     
        Le poumon de l’extrême droite européenne
        La construction de l’ennemi extérieur: les skinheads allemands     
  • La réplique de la police fédérale     
  • Conclusion  

5. Décloisonnements idéologiques et coalitions transversales autour des luttes de décolonisation et de libération     

  • Les interactions avec les milieux pro- et anti-indépendantistes algériens  
        L’embarras des autorités politiques suisses     
  • L’entrelacement des réseaux suisses de soutien aux luttes palestiniennes
        Le soutien des milieux de l’extrême droite   
        L’impuissance du gouvernement     
        Les attentats des organisations arméniennes en Suisse   
        L’éclatement des frontières entre l’extrême gauche et l’extrême droite  
        Antisémitisme et antisionisme     
  • Conclusion     

Conclusion     

  • Les opportunités politiques     
  • Le choix de l’action violente     
  • Le rôle de la violence     
  • L’appréhension de la violence par les autorités politiques     
  • Les réseaux transnationaux     
  • Faire de la menace une donnée extérieure à la Suisse

Carole Villiger parle de la violence politique en Suisse, dans Versus-penser (RTS2, 9.10.17). Ecouter l'émission

 

Dans la revue Le mouvement social 

Au commencement est le mythe tenace d’une Suisse îlot de tranquillité, épargnée par les conflits sociaux et politiques violents. Pour le déconstruire avec beaucoup d’efficacité, Carole Villiger analyse les différents usages de la violence en politique dans la Suisse des années 1960 à aujourd’hui. Son étude repose sur le dépouillement de précieux fonds d’archives dont certains étaient jusqu’alors inexplorés: archives fédérales, archives de l’Institut für Sozialkforschung de Hambourg et nombreux fonds d’organisations ou de militants. Treize entretiens menés dans une diversité de milieux sociaux et politiques concernés par son objet permettent de combiner les échelles et les approches en croisant analyses macropolitiques avec trajectoires individuelles. Ils autorisent une approche du coût individuel durable du recours à la violence, s’agissant en particuliers des condamnés à des peines de prison parfois longues.

Les trois premiers chapitres de l’ouvrage sont consacrés aux actions violentes ayant opposé séparatistes et antiséparatistes dans le canton de Berne à partir des années 1950 et durablement, à celles de l’extrême gauche à partir des années 1960 puis de l’extrême droite qui y recourt à partir du début des années 1980. Deux chapitres abordent ensuite les actions violentes menées en Suisse par les réseaux transnationaux européens entre les années 1970 et 1990 et les "coalitions transversales" qui se nouent autour des mouvements de décolonisation et de libération, avec une attention particulière pour les soutiens que des militants suisses ont apporté à l’une et l’autre. Ces études empiriques s’organisent autour d’une question centrale: pourquoi des mouvements et des individus recourent-ils à la violence? Question qui en appelle aussitôt d’autres: la violence est-elle une ressource parmi d’autres, relevant des répertoires d’action permettant de s’imposer dans l’arène politique institutionnelle, le moyen de donner plus de visibilité à une action? Résulte-t-elle d’un engrenage provoquant une escalade? Est-elle au contraire le fruit d’une démarche théorique ou stratégique qui voit en elle le meilleur moyen sinon le seul efficient? Le recours à la violence par certains mouvements antinucléaires ne contrevient-il pas aux actions menées par ceux qui combattent pour cette même cause, s’inscrivent dans une logique institutionnelle?

La Suisse doit à sa situation carrefour, à son statut et à sa culture politique de présenter certaines spécificités en matière de violence politique. Contrairement à ce que l’on pourrait spontanément penser, la démocratie directe et les instruments institutionnels qu’elle met à la disposition des citoyens n’excluent aucunement le recours à la violence. La nature fédérale de l’État est à l’origine de conflits spécifiques abordés dans le premier chapitre. Les trois ensembles linguistico-culturels qui le composent et la porosité avec les pays frontaliers génèrent des cultures politiques singulièrement disparates parmi les extrêmes gauches et, à moindre titre, les extrêmes droites, avec un répertoire d’action et des usages de la violence qui empruntent à l’Allemagne, à l’Italie ou à la France, en particulier dans les années 1970. Carole Villiger montre ainsi que 80 % des actions violentes se sont déroulées en Suisse alémanique, à Zurich en premier lieu, tandis que leur usage demeurait faible en Suisse romane, en épousant là les spécificités françaises analysées par Isabelle Sommier1. La Suisse italienne, dans un entre-deux, a emprunté, pour elle, à la dimension contre-culturelle de la contestation qui s’est imposée en Italie, via les Kommune en particuliers.

La culture politique suisse qui "a privilégié tout au long du XXe siècle une vision d’un petit État entouré de voisins menaçants" répond des approches de la violence par les autorités dont l’analyse constitue un des points forts de l’ouvrage. Carole Villiger, qui s’interroge sur la question de savoir où placer le curseur entre un acte qui est violent et un autre qui ne l’est pas, montre en effet que pour les autorités ou les médias, la violence ne repose pas sur une définition objective mais sur une construction, des faits identiques pouvant être qualifiés ou non de violents par ceux-ci. Du fait de la guerre froide et de la crainte permanente du péril communiste, toute velléité provenant de la gauche est ressentie comme une menace sérieuse pour le pays, induisant là l’usage du terme "terroriste" alors que la tolérance est plus grande quand il s’agit de l’extrême droite ou de mouvements qui, tels les antinucléaires, doivent à leur cause de jouir d’une forte popularité. Ce que les autorités politiques considèrent comme violent de la part des mouvements suisses tient en effet moins à la matérialité des faits ou au degré de violence d’une action qu’à la représentation du danger qu’elles figurent pour l’adversaire, et grande est la variabilité des actions violentes selon qui l’évalue. L’indulgence et le degré de tolérance sont, en regard, d’autant plus grands que les actions violentes et leurs auteurs ne prennent pas pour cible les institutions et cet attribut de l’État qu’est la violence. Ils se réduisent à peu dans le cas contraire et face à ce qui peut être perçu comme une menace pour l’ordre établi, les valeurs traditionnelles et les remises en cause de l’organisation sociale jusque dans la sphère privée, s’agissant par exemple des Kommune. Un même attentat à l’explosif considéré comme l’œuvre d’une jeunesse idéaliste dans les années 1960 peut ainsi être analysé comme "terroriste" dans les années 1980.

La notion de "terrorisme" connaît, montre l’auteur, les mêmes variations. Les séparatistes et antiséparatistes, qui mobilisent pourtant un répertoire aussi violent que l’extrême gauche, ont rarement été considérés comme des terroristes. À partir de 1970, l’extrême gauche est au contraire systématiquement affublée de cette notion sans qu’elle ait fait l’objet de la moindre définition. Carole Villiger cite ainsi un commissaire de police écrivant en 1985: "il existe presque autant de définitions [du terrorisme] que d’auteurs. Je pars cependant du principe assez évident que nous savons de quoi nous parlons". L’usage du terme est inexistant s’agissant de l’extrême droite.

Les actions abordées dans les chapitres 4 et 5 doivent à la richesse des fonds archivistiques qui ont été consultés d’apporter des éléments précieux à l’histoire de certains conflits externes projetés sur le sol de la Suisse. Retenons, parmi bien des exemples, les éléments apportés sur la Main rouge, cette organisation fictive créée par le SDECE au début des années 1950 pour dissimuler ses activités homicides. Le point de vue des autorités dépend là encore de la nature des auteurs plus que de la matérialité des faits qualifiés de violents, écrit Carole Villiger qui montre comment leur approche et leur traitement sont surdéterminés par les relations internationales, répondant d’une évidente indulgence quand la violence vise le consulat espagnol à l’époque franquiste, de fluctuations s’agissant d’actions violentes en lien avec la guerre d’Algérie, selon qu’on est avant ou après 1956, etc. Atteinte par les retombées de la plupart des conflits qui secouent la planète (palestiniens, arméniens…) et peinant à trouver un traitement adéquat à la diversité de ces mouvements, la Suisse adhère à un système commun européen au début des années 1980 "pour empêcher qu’elle ne devienne le refuge des terroristes européens". Sans modification radicale de la situation.

C’est assez dire que cette analyse des cultures politiques en Suisse via la question de la violence déborde à plus d’un titre son champ d’observation. L’ouvrage de ce pays carrefour est une étude des circulations culturelles et physiques, soulignant en permanence la porosité des frontières, qu’il s’agisse des frontières internes à cet État fédéral qu’est la Suisse, de ses frontières avec les pays voisins, des frontières entre les extrêmes gauches et les extrêmes droites ou des frontières sémantiques. Il autorise et requiert en permanence une réflexion conceptuelle sur les notions de violence, de terrorisme ou d’extrémisme, dont Carole Villiger montre qu’elle varie selon les historiographies allemandes, anglo-saxonnes et françaises. Réflexion dont il est sans doute inutile de préciser ici l’urgence et l’importance.

Danielle Tartakowsky, Le mouvement social, Notes de lectures, 2018.

Note: 1. La violence politique et son deuil. L’après 68 en France et en Italie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1998.

 

Une Suisse loin d’être si tranquille

Dans son livre Usages de la violence en politique, Carole Villiger a répertorié et documenté les actions politiques violentes en Suisse de 1950 à 2000. Un ouvrage qui remet en question l’image d’un pays paisible et pacifié.

On connaît les Brigades rouges italiennes, la Fraction Armée Rouge allemande ou en encore l’ETA au pays Basque, mais pendant ces années, que se passait-il en Suisse, généralement présentée comme un havre de paix? C’est la question que s’est posée Carole Villiger, docteure en Histoire contemporaine, qui nous dévoile une Suisse plus agitée qu’on voudrait bien le croire.

Elle nous rappelle ainsi que rien que de 1963 à 1964, le Front de libération du Jura a planifié une dizaine d’attentats à l’explosif contre des cibles liées à des intérêts bernois. Dans les années 70, les confrontations entre séparatistes et antiséparatistes jurassiens provoquent des dizaines de blessés. À la même époque, de nombreuses altercations ont lieu entre l’extrême gauche et les forces de l’ordre, notamment dans le cadre de la revendication d’un centre autonome à Zurich (la Rote Fabrik, ouverte en 1981). Dans les années qui suivent, des cibles matérielles représentant l’État et les institutions comme des chars militaires, des wagons CFF ou encore des postes de police sont plastiqués et des locaux de partis politiques incendiés par des groupes d’extrême gauche. La maison d’un conseiller fédéral est même visée par un cocktail molotov. Dès les années 70, les mouvements antinucléaires recourent eux aussi à la violence, visant des centrales ou des pylônes électriques et générant des centaines de milliers de francs de dégâts. Des lettres contenant des explosifs sont envoyées à des parlementaires et une menace de bombe au parlement fédéral génère son évacuation. Enfin, l’extrême droite a elle aussi recours à la violence et des mouvements extérieurs (Palestiniens et Arméniens notamment) agissent sur le territoire suisse. Retour sur cette période mouvementée avec l’auteure.
La démocratie directe Suisse a parfois été présentée comme un barrage à l’utilisation de la violence politique dans notre pays. Votre ouvrage remet en question cette idée…
Carole Villiger Il existe en effet un mythe d’une Suisse qui n’aurait pas vécu de violences. Ce mythe est notamment lié à la démocratie directe. La participation qu’elle permet a sans doute un impact sur l’usage de la violence, mais ce n’est pas la solution miracle. Et puis il y a une différence entre théorie et pratique. Dans les faits, lancer une initiative ou un référendum demande beaucoup de moyens matériels et sans l’appui d’un parti politique, cela peut s’avérer très compliqué.
Comment définissez-vous une action violente? 
Cette définition est subjective. En outre, la question de la légitimité de la violence se pose: l’Etat détient le monopole de la violence, mais elle n’est pas nommée comme telle. La définition d’une action violence dépend donc de qui juge, de qui parle. Pour ma part, dans un objectif empirique, j’ai étudié les actions qui ont provoqué des dégâts matériels et/ou humains en dépit d’une résistance.
Enfin, l’extrême droite a elle aussi recours à la violence et des mouvements extérieurs (Palestiniens et Arméniens notamment) agissent sur le territoire suisse. Retour sur cette période mouvementée avec l’auteure.

La démocratie directe Suisse a parfois été présentée comme un barrage à l’utilisation de la violence politique dans notre pays. Votre ouvrage remet en question cette idée…


Carole Villiger: Il existe en effet un mythe d’une Suisse qui n’aurait pas vécu de violences. Ce mythe est notamment lié à la démocratie directe. La participation qu’elle permet a sans doute un impact sur l’usage de la violence, mais ce n’est pas la solution miracle. Et puis il y a une différence entre théorie et pratique. Dans les faits, lancer une initiative ou un référendum demande beaucoup de moyens matériels et sans l’appui d’un parti politique, cela peut s’avérer très compliqué.

Comment définissez-vous une action violente? 


Cette définition est subjective. En outre, la question de la légitimité de la violence se pose: l’État détient le monopole de la violence, mais elle n’est pas nommée comme telle. La définition d’une action violence dépend donc de qui juge, de qui parle. Pour ma part, dans un objectif empirique, j’ai étudié les actions qui ont provoqué des dégâts matériels et/ou humains en dépit d’une résistance.

L’utilisation de la violence est-elle la même pour tous les groupes que vous avez étudiés?


Les organisations d’extrême gauche ont été attentives à ne pas provoquer de dégâts humains. Elles ont par exemple jeté des cocktails molotov contre des prisons pour protester contre la détention de militants. Du coté des groupes d’extrême droite en revanche, ce type de réflexion est absent. La violence fait plus partie de leur identité. Ils se sont beaucoup attaqués à des immigrés, provoquant des morts notamment suite à l’incendie de centres de réfugiés ou lors de ratonnades contre des migrants sri-lankais. Dans le cadre du conflit jurassien, les séparatistes étaient aussi attentifs à éviter les dégâts humains. Lors de l’apparition du groupe sanglier (antiséparatiste), le niveau de violence a cependant augmenté. La rencontre des deux groupes a provoqué des blessés par balles, des batailles rangées, etc.

Qu’est-ce que l’utilisation de la violence a apporté à ces groupes? Pourquoi l’ont-ils utilisée?


Utiliser la violence permet d’attirer l’attention des médias et de porter ainsi ses revendications à un niveau beaucoup plus large. Cela peut permettre d’ouvrir un espace de discussion qui était fermé ou que l’on en parvenait pas à ouvrir par la voie institutionnelle. La violence peut cependant aussi jouer un rôle "interne". Elle permet de s’imposer comme une organisation crédible parmi d’autres, ou de se rattacher à une identité internationale. Les skinheads d’extrême droite par exemple ont utilisé la violence comme symbole de rupture avec l’ordre social, se rattachant ainsi à une identité internationale. Cela leur a permis notamment de recruter.

Vous constatez également que la réponse des autorités n’est pas la même suivant le type de mouvement. 


Effectivement, l’extrême gauche a été beaucoup plus surveillée et réprimée que les autres mouvements. Cela s’explique notamment par le contexte de guerre froide. Il régnait une peur de tout ce qui venait de l’est et un fort sentiment anticommuniste. Avec la multiplication d’attentats en Europe et ailleurs, les actions de l’extrême gauche ont également progressivement été vues de façon bien plus sévère par les autorités politiques.

Un exemple parlant est celui d’un article vantant les mérites du pacifisme et de l’objection de conscience, publié dans un journal étudiant de gauche. Ses auteurs ont été qualifiés de "terroristes" par la police fédérale, alors qu’ils n’avaient provoqué aucun dégât matériel ou humain ni effectivement refusé de servir dans l’armée. L’assassinat d’un réfugié par un militant d’extrême droite n’a en revanche pas été qualifié de terroriste et d’une façon générale, l’extrême droite a été beaucoup moins surveillée, malgré son usage de la violence et la dimension politique de ses activités. Les milieux antinucléaires ont également été moins sévèrement réprimés, alors qu’ils utilisaient un répertoire d’action relativement violent. Ils ne remettaient toutefois pas en cause l’autorité de l’État.

La répression ne dépend donc pas toujours du degré de violence des faits…


Effectivement, elle dépend surtout des représentations de la menace. Les autorités politiques au pouvoir définissent ce qui est estimé dangereux et ce qui ne l’est pas, sans que cela dépende forcément de faits concrets.

L’utilisation de la violence par les groupes que vous avez étudiés a aujourd’hui fortement diminué. La Suisse est-elle enfin devenue le havre de paix qu’elle prétend être?


Sans être spécialiste de la période actuelle, je dirais que les mouvements extraparlementaires de gauche se sont transformés en groupes de défense de causes précises, comme les droits des réfugiés. Les groupes autonomes sont toujours présents, notamment lors de sommets internationaux, mais ils ne planifient plus d’attentats. L’objectif de la lutte a aussi changé. Il ne s’agit plus de viser l’État centralisateur, qui n’est pas seul à détenir le pouvoir et permet aussi de défendre certains acquis sociaux, mais de créer une contre-société (squats, centres autonomes, économie participative, culture alternative, etc). Quant aux mouvements d’extrême droite, ils existent toujours mais sont plus discrets. Une partie de leurs revendications a été reprise par certains partis politiques au niveau des institutions.

Un ouvrage comme le vôtre permet-il d’éclairer l’utilisation de la violence par les mouvements djihadistes actuels?


Cela n’est pas du tout le même niveau de violence, les mêmes revendications et la même organisation, la comparaison est donc délicate. Cela dit, je constate dans mon livre que les autorités se sont toujours efforcées de présenter les menaces violentes comme venant de l’extérieur, maintenant ainsi l’illusion d’une Suisse protégée des effusions de sang. Cette volonté de dépeindre l’ennemi comme provenant de l’extérieur persiste aujourd’hui, occultant les inégalités créées par la société même. Pourtant, en France, les terroristes qui ont agi sur le territoire étaient souvent des nationaux issus de générations d’immigrés vivant dans des ghettos sans véritables perspectives d’avenir.

Propos recueillis par Juliette Müller, Gauchebdo, 4 juin 2017.