Collections
Revues
Newsletter
Espace clients
Commandes
Nouvelles parutionsLe tourisme suisse et son rayonnement international"Switzerland, the Playground of the World"Cédric Humair et Laurent Tissot (dir.)2011, 222 pages, 31 chf, 23 €, ISBN 978-2-88901-057-8
Table des matières
PREFACE
INTRODUCTION
L'IMAGINAIRE TOURISTIQUE DE LA SUISSE: CONSTRUCTION, DIFFUSION ET INSTRUMENTALISATION
TOURISME ET MODERNITÉ TECHNIQUE: L'ATOUT DU PRESTIGE TECHNOLOGIQUE
LA SUISSE ET LE DÉVELOPPEMENT DU TOURISME À L'ÉCHELLE INTERNATIONALE
CONCLUSION
Articles Dans la Revue historique vaudoiseDepuis une trentaine d’années, l’histoire du tourisme en Suisse est devenue un sujet de recherche académique à part entière après avoir longtemps été considérée comme un pan secondaire, voire anecdotique, de l’histoire nationale contemporaine. Tout d’abord interrogée par les historiens de l’architecture alors que les palaces de la Belle-Epoque jugés désuets étaient en danger de disparition (on peut penser au cas emblématique de Giessbach, sauvé par Franz Weber en 1983), elle est peu à peu devenue l’apanage des spécialistes du voyage, des études culturelles et, plus récemment, de l’économie. La Revue historique vaudoise s’est d’ailleurs fait l’écho de cette évolution de la recherche dans sa parution de 2006, devenue un "classique" dès sa sortie (voir Histoire du tourisme en pays vaudois, RHV, 114, 2006, pp.9-286). Il est vrai que, comme le rappelle à bon escient Laurent Tissot en ouverture de l’ouvrage présenté ici, "le tourisme est une pratique sociale de première importance qui concerne chacun d’entre nous et qui, au tournant du troisième millénaire, nourrissait le secteur économique le plus important à l’échelle mondiale, hormis l’agriculture, avec 10,6% du produit mondial brut et un emploi sur dix" (p.5). Déconstruire les structures et les pratiques financières et techniques mais aussi publicitaires de ce pan essentiel de l’économie s’est révélé un terrain particulièrement fertile, tout particulièrement grâce aux études menées par les deux directeurs de cette publication et leur équipe de recherche dans le cadre d’un projet du Fonds national suisse de la recherche scientifique "Système touristique et culture technique dans l’Arc lémanique: acteurs, réseaux sociaux et synergies (1852-1914)", dont ce recueil d’articles est le premier résultat livré au public. Les huit contributions des chercheurs, encadrées par celles des directeurs de publication, sont réparties dans trois champs thématiques distincts, traitant tour à tour de l’imaginaire touristique de la Suisse, de l’usage des nouvelles technologies et du développement du tourisme suisse à l’échelle internationale. On le devine, les sujets abordés sont très variés, allant de la promotion radiodiffusée du tourisme suisse à la politique d’investissement des Genevois dans le thermalisme à Evian… En soi, ces études présentent chacune beaucoup d’intérêt et si les liens entre elles ne sont pas toujours évidents, elles ont le mérite soit de renouveler des approches un peu datées et souvent empiriques, soit de lever le voile sur des thématiques restées dans l’ombre – de l’implantation des rayons X à la promotion du tourisme suisse à l’étranger. Fondées sur des données micro-historiques, elles parviennent souvent à éclairer des questionnements plus larges de l’histoire économique et/ou touristique suisse, en se reposant sur une étude approfondie des sources et de la bibliographie à disposition. A nos yeux, ces articles sont toutefois desservis par un titre bien énigmatique. La dynamique d’aller et retour entre la Suisse et l’étranger qu’il semble invoquer (la Suisse comme "place de jeu" du monde) ne correspond guère au contenu, plutôt centré sur l’arc lémanique et ses environs immédiats – la partie internationale se résumant essentiellement à Évian, au Salève et à l’agence CFF à Paris –; elle provoque chez le lecteur une attente qui sera déçue. C’est bien dommage car la qualité des contributions mérite mieux que cette frustration engendrée par un titre trop programmatique. L’image de couverture n’aide d’ailleurs pas à relier ce titre aux articles, skieurs et chemin de fer alpin fonctionnant davantage comme une illustration du mythe déconstruit par les auteurs que comme un emblème du contenu. S’il semble inutile de résumer ici les différentes contributions au vu de leur diversité, il est peut-être en revanche plus pertinent de mettre en évidence les apports qui intéresseront le plus les lecteurs vaudois. Sans aucun doute, la longue introduction de Cédric Humair, "Le tourisme comme moteur du développement socioéconomique et vecteur du rayonnement international de la Suisse (XIXe-XXe siècles)" (pp.9-54) est la partie qui correspond le mieux au titre de l’ouvrage. Faisant un point à la fois méthodologique et historiographique sur les questions fondamentales du domaine – naissance du tourisme, périodisation, construction du mythe helvétique, importance de la technologie, réseaux et acteurs (où l’on retrouve des Vaudois: Ami Chessex et Alexandre Émery) – elle apporte un point de vue global et unifié sur nombre de ces questions, qui feront de ce texte une lecture obligée. Passant de ce panorama "macro" à des points de vue plus micro-historiques, plusieurs auteurs éclairent des pans tout à fait inédits du développement régional du tourisme et de ses infrastructures. Mathieu Narindal raconte ainsi le destin mitigé des casinos lémaniques, empêchés par la loi fédérale de 1874 de pratiquer les jeux les plus rentables, également jugés "dangereux" par des comités de censure morale qui cherchent à les faire interdire pour le bien de la réputation du pays. Julie Lapointe Guigoz met quant à elle en évidence l’apparition tout à fait précoce de l’ascenseur hydraulique dans les hôtels lémaniques, qui, perçu d’abord comme un objet dangereux – quelques accidents ont alors frappé les mémoires –, devient une sirène technologique de grand intérêt pour les hôteliers qui usent d’ailleurs avec habileté des ressources naturelles locales (cours d’eau) pour son fonctionnement. Stefano Fulmoni continue dans cette voie technologique en analysant comment l’électrification de l’éclairage des bateaux de la Compagnie générale de navigation répondait mieux aux besoins et aux finances que celle du passage au diesel, auquel on renoncera. Enfin, Florian Kissling démontre comment l’introduction des rayons X dans les cliniques et les sanatoriums vaudois joue un rôle publicitaire majeur, à l’instar des ascenseurs pour les hôtels. Témoignant du renouvellement en cours dans le cadre de la recherche sur le tourisme, ce recueil laisse présager d’autres études de grand intérêt produites dans le cadre du programme de recherche cité. On ne peut que se réjouir des bases solides que ces contributions apportent pour comprendre mieux ce domaine de l’histoire régionale et nationale, et souhaiter que des projets futurs, interdisciplinaires cette fois, étendent encore le champ des réflexions. Dave Lüthi, Revue historique vaudoise, no. 120/2012, pp.427-428
Dans la revue du Club alpin suisseLe mot "tourisme" vient du Grand Tour, un voyage que les jeunes aristocrates anglais réalisaient à des fins de formation entre le 16e et le 18e siècle. Actuellement, ce que recouvre ce mot ne fait pas l'unanimité chez les chercheurs. D'aucuns en excluent les déplacements professionnels, les stages ou les séjours en milieu hospitalier, d'autres se focalisent sur les consommateurs, sur les fournisseurs de prestations, sur les infrastructures ou sur les aspects économiques. Les articles de cet ouvrage montrent le succès du tourisme en Suisse au 19e et au 20e. Une évolution basée sur un marketing efficace, une qualité de l'offre et, dès le début, une mise en valeur de moyens technologiques d'avant-garde destinés à faciliter l'accès à des paysages grandioses, la navigation sur les lacs et les remontées mécaniques. Ce livre intéressant est divisé en trois grands chapitres: "L'imaginaire touristique de la Suisse" s'attache essentiellement aux diverses formes de la propagande à l'étranger, "Tourisme et modernité technique" décrit trois attraits fondamentaux de l'Arc lémanique et "La Suisse et le développement du tourisme à l'échelle internationale" détaille le rôle de Genève dans le développement du thermalisme de la région d'Evian et dans la construction de la première crémaillère électrique du Salève. Maurice Zwahlen, Les Alpes, juin 2012 Dans la revue en ligne H-Soz-u-KultEn un peu plus d’une vingtaine d’années, l’histoire du tourisme a acquis droit de cité dans l’historiographie des évolutions socio-économiques et culturelles des nations industrialisées. La Suisse n’est pas demeurée à l’écart de ce courant grossissant de recherches: un article de Laurent Tissot, publié dans la revue Traverse en 2010, proposait un état des lieux de ce champ d’investigation1. La présente publication ouvre des pistes de recherche nouvelles, négligées jusqu’ici: le tourisme comme vecteur d’innovation et de modernisation des régions visitées en Suisse, restées généralement en marge du processus d’industrialisation. Les huit contributions de ce volume collectif explorent avec talent et une grande rigueur analytique les dimensions techniques de l’offre touristique au niveau régional–l’Arc lémanique, un des principaux pôles touristiques de la Suisse avec les Alpes–, ainsi que les modes de diffusion d’un imaginaire susceptible d’influencer les touristes. Quant à la dimension internationale, forcément présente dans chacun des articles, l’industrie touristique étant définie ici comme l’"industrie des étrangers" (Fremdenindustrie), elle apparaît plus directement dans l’étude de Françoise Breuillaud-Sottas sur la construction du thermalisme à Evian, sur la rive française du Léman, par des capitaux genevois (1826-1881), et dans celle de Marc Gigase sur l’installation au Mont Salève, près de Genève, de la première crémaillère électrique d’Europe (1890-1914), une tentative–avortée–d’exporter à l’étranger le modèle touristique suisse de la Belle Epoque, à savoir la combinaison entre infrastructures de transport, hôtellerie de luxe et offre de divertissement. Toujours dans une perspective internationale, Laurent Tissot évoque dans ses considérations conclusives sur le "modèle suisse" sa fonction de référence et son appropriation ailleurs dans le monde ; mais il rappelle aussi les influences croisées qui l’ont inspiré, anglo-saxonne (le progrès technique au service du confort des clients) et française (l’imprégnation de la vie de palace par un cérémonial de cour) ou qui ont contribué à le transformer (l’influence américaine). L’histoire du tourisme se situe toujours à l’intersection d’autres histoires: histoire des transports bien évidemment, histoire des techniques et de l’innovation ou, de manière plus inattendue ici, histoire diplomatique et histoire de la médecine. Chacune des études s’attache à montrer la complexité des paramètres qui configurent le système touristique: paramètres économiques, technologiques, socio-culturels, institutionnels, politiques et symboliques. Le chapitre "Tourisme et modernité technique" réunit trois études: celle de Julie Lapointe Guigoz sur les ascenseurs (notamment hydrauliques), ces outils de confort, de rentabilité et de prestige qui investissent les grands établissements hôteliers de l’Arc lémanique dès 1867; celle de Stefano Sulmoni sur les synergies entre développement touristique et modernisation technologique de la navigation à vapeur, notamment l’électrification des bateaux sur le lac Léman (1873 et 1914); une troisième enfin, de Florian Kissling, sur les interactions entre une nouvelle technologie, les rayons X, et le développement du tourisme médical vaudois, entre intervenants économiques et médecins-entrepreneurs (1896-1920). Un autre chapitre, consacré à la création, à la diffusion et à l’instrumentalisation d’un imaginaire touristique, aborde au travers d’une étude de Mathieu Narindal les conflits d’intérêt entre acteurs de l’industrie touristique et adversaires des jeux de hasard qui s’implantent dans casinos et kursaals, une distraction étroitement liée au tourisme (1884-1914); le rôle de la Confédération suisse et de son réseau diplomatique (Roberto Garavaglia), ainsi que de la Société suisse de radiodiffusion (Raphaëlle Ruppen Coutaz) dans la promotion touristique suisse à l’étranger, des années 1930, celles de la crise économique, à l’après-Seconde Guerre mondiale. Dépassant le cadre spatial et temporel des articles du recueil, l’introduction volumineuse, solidement documentée et très utile de Cédric Humair commence par un tour d’horizon diachronique, historiographique et analytique sur les dynamiques de la demande et les conditions liées à l’offre de voyage dans la naissance du tourisme et sa progressive industrialisation, pour déterminer ensuite les ingrédients de la "success story" d’un modèle spécifiquement suisse. Il propose également une synthèse des recherches menées jusqu’ici–de leurs lacunes et des difficultés méthodologiques inhérentes au sujet–sur le rôle des capitaux suisses dans le développement du tourisme à l’étranger (investissements hôteliers et dans les chemins de fer de montagne), sur le rayonnement international du savoir-faire helvétique, enfin sur l’impact socioéconomique en Suisse des activités liées au tourisme. Béatrice Veyrassat, H-Soz-u-Kult, publié le 31 mai 2012 1. Laurent Tissot, "D’une Suisse aimée à la Suisse aimante. Tourisme, transport et mobilité dans l’historiographie économique de la Suisse aux 19e et 20e siècles", in Traverse. Zeitschrift für Geschichte (2010/1), pp.156-170. Copyright (c) 2012 by H-Net, Clio-online, and the author, all rights reserved. This work may be copied and redistributed for non-commercial, educational purposes, if permission is granted by the author and usage right holders. For permission please contact Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. .
Le tourisme comme moteur de progrèsLa Suisse est un pays touristique, à l'image d'autres nations. Le tourisme moderne y est toutefois déjà né au XVIIIe siècle, avec l'accueil de riches Anglais entreprenants. Et aux XIXe et XXe siècles, l'Helvétie a également contribué de façon primordiale à l'essor touristique en Europe. C'est ce que met en lumière l'intéressant ouvrage collectif Le tourisme suisse et son rayonnement international, publié sous la direction des historiens Laurent Tissot et Cédric Humair. Le tourisme a par ailleurs influencé le développement de la Suisse. Grâce à la publicité, il a non seulement permis la création et la diffusion d'une image forte du pays, mais il a aussi encouragé le progrès technique. Parmi ces innovations majeures, on peut citer, à la fin du XIXe siècle, la construction de grands hotels, situés loin de tout, mais qui surprenaient leur clientèle avec des nouveautés comme la lumière électrique ou des ascenseurs hydrauliques, ainsi que des trains de montagne et des bateaux à vapeur. Des attractions telles le jet d'eau de Genève installé en 1891, l'introduction de vols en ballons à Lucerne en 1910 ou la mise à disposition d'appareils de radiographie pour les voyageurs soucieux de leur santé avaient aussi des motivations touristiques. Sans le tourisme, l'industrie suisse n'aurait pas connu une croissance aussi rapide aux XIXe et XXe siècles. uha Urs Hafner, Horizons, no. 92, mars 2012, p.25 Quand la Suisse se vantaitGlorifié pour son air pur, ses innovations ou sa neutralité, le tourisme suisse a su valoriser ses atouts en vue d'un rayonnement international. Entretien avec Cédric Humair, historien.Cédric Humair, comment la Suisse se distingue-t-elle auprès des touristes anglais?Après avoir été un lieu de passage dans le Grand Tour des jeunes aristocrates anglais, la Suisse gagne en notoriété notamment grâce au courant romantique. L'avènement d'une classe moyenne anglaise ainsi que les bonnes relation économiques entre les deux pays contribuent à faire de la Suisse une destination prisée, d'autant plus qu'elle est considérée comme bon marché. Elle jouit d'un quasi-monopole touristique pour la saison d'été jusqu'à la fin du 19e siècle. L'hôtellerie suisse se développe dès 1830 pour rapidement connaître le succès. Comment l'expliquer?L'architecture, le mobilier et le service gagnent en qualité afin de s'adapter aux exigences de la clientèle étrangère. Puis à la Belle Epoque, le boom hôtelier est intimement lié au luxe et aux innovations techniques. L'éclairage électrique, les ascenseurs hydrauliques sont autant de prouesses qui participent à la renommée internationale de l'hôtellerie suisse. Ces modernisations vont de pair avec l'amélioration des infrastructures urbaines...Effectivement. Afin de retenir cette clientèle aisée en Suisse, les villes et les entreprises innovent et vantent leurs exploits technologiques. C'est le cas par exemple de l'éclairage électrique sur les bateaux de la Compagnie générale de navigation sur le lac Léman ou du chemin de fer du Salève qui, en tant que premier train à crémaillère électrique d'Europe, est largement instrumentalisé par les hôteliers genevois. Quand la Suisse prend-elle conscience de l'importance du tourisme pour son économie?Le ralentissement du tourisme suisse lors de la Grande Dépression des années 1875 à 1890 amène les acteurs de la branche à vouloir gagner en visibilité et en légitimité auprès de l'opinion publique. Ils créent alors la Société suisse des hôteliers en 1882, puis "hotelrevue" en 1892. Mais paradoxalement c'est essentiellement avec la Première Guerre mondiale et la diminution des touristes étrangers que le tourisme suisse gagne en visibilité. Il devient un élément indispensable à l'équilibre de la balance des paiements. La propagande touristique incite alors les Suisses à créer des emplois en voyageant "suisse". Comment le tourisme fait-il face à sa première grande crise, en 1914?La Première Guerre mondiale inaugure un changement de paradigme, avec l'intervention de l'Etat pour soutenir la branche. Il facilite le crédit hôtelier, interdit la création de nouveaux hôtels et encourage la promotion touristique. Quelles sont les valeurs véhiculées par la promotion et comment évoluent-elles?A ses débuts, la promotion repose sur les atouts naturels et les exploits techniques. Vers 1900, il devient toutefois difficile de gérer les deux faces de cette image, certains privilégiant une Suisse pure et morale, d'autres une Suisse moderne et distrayante. Avec l'entrée en scène de l'Etat, on assiste à une utilisation des valeurs nationalistes. La promotion touristique est alors mise au service de la propagande culturelle à l'étranger. En soulignant sa neutralité, la Suisse peut se profiler comme le "terrain de jeu" de l'Europe épargné par les tensions internationales. Quel rôle joue le tourisme dans le rayonnement international de la Suisse?La Suisse touristique rayonne d'abord en exportant ses acteurs et leur savoir-faire à l'étranger. La circulation d'hôteliers et de guides est suivie dès la Belle Epoque d'énormes investissements dans l'hôtellerie et les chemins de fer étrangers. Il faut dire que le marché suisse de la construction est saturé. Mais la force du tourisme suisse, qui en fait un modèle copié à l'étranger, réside dans un subtil cocktail de qualité, de tradition, de capacité d'adaptation et d'ouverture à l'innovation. Laetitia Bongard, hotelrevue, no. 5, 2 février 2012
Sur le site Les agents littéraires"Tu es un vrai touriste!" L'entrée en matière de ce recueil à vocation scientifique interpelle illico le grand public: au fond, c'est d'un sujet familier qu'il va être question au fil des 220 pages de ce livre. Cette interpellation suggère que le tourisme est une activité anecdotique et superficielle - alors que pour certains acteurs, il n'en est rien. Orchestré par Cédric Humair et Laurent Tissot, cet ouvrage s'attèle à montrer l'émergence d'une image d'Epinal typiquement suisse en matière de tourisme, propre à attirer du monde venu de loin. C'est qu'au dix-huitième siècle déjà, l'image de la Suisse comme lieu touristique se cristallise. Dans une introduction imposante qui part de la définition du touriste, Cédric Humair dresse un état des lieux. Il démontre une évolution qui voit la Suisse passer du statut de pays de transit à celui de destination touristique. Ce changement de statut est dû à l'évolution de la vision du pays par les étrangers et par l'évolution de leur vision en Suisse - une évolution partiellement impulsée par les artistes. Les étrangers qui viennent en Suisse sont ainsi imprégnés d'une vision romantique du pays: nature indomptée, beauté des lacs et des montagnes, proximité de la nature, etc. Un tel état des lieux permet à l'auteur, même profane, d'acquérir un certain savoir des enjeux du tourisme d'un point de vue historique. L'ouvrage propose ensuite des études de cas particuliers, époques ou sujets spécifiques - sous des aspects parfois inattendus. Mathieu Narindal se penche par exemple sur la question des établissements de jeu sur l'Arc lémanique: quelle quantité, sous quelles conditions, et quels sont les enjeux éthiques? Sociales, de telles questions sont le reflet de l'affrontement entre deux conceptions de la morale autour du jeu des "petits chevaux". Plus inattendu encore est ce chapitre sur l'irruption des ascenseurs Un progrès technique qui nous paraît parfaitement anodin mais qui, en un temps où il n'allait pas de soi, a contribué à l'émergence des palaces de la côte lémanique. C'est un exemple, parmi d'autres, de ce que la technologie peut apporter. C'est que les progrès technologiques sont, selon les auteurs de ce livre, une constante de l'évolution du tourisme en Suisse. De près ou de loin, d'autres cas sont mis en évidence: l'électrification de l'éclairage des bateaux de la CGN, le développement des chemins de fer à crémaillère, le développement du tourisme médical - un domaine présenté sur la base de force sources scientifiques, y compris les noms des médecins, parfois renommés, qui ont fait progresser ce domaine. Le lecteur découvre ainsi un monde qui sait s'étendre, au fil du temps, et exploser quand l'opportunité est là. Scientifique et historique, la démarche se concentre sur ce qui se passe avant la fin de la Seconde guerre mondiale, et n'aborde pas, si ce n'est par allusions, le phénomène de la démocratisation du tourisme. Dommage! Mais le lecteur est sans aucun doute transporté par les palaces construits sur les rives du Léman - une région que les auteurs privilégient pour leur étude. Au terme de cette balade nourrie de mille sources scientifiques, le lecteur sera convaincu que le tourisme est formellement une invention suisse, l'imagerie que la Suisse présente à l'étranger étant une vision d'Epinal, diffusée hier comme aujourd'hui (voir la contribution de Raphaëlle Ruppen Coutaz) sans rapport avec la réalité des personnes qui y vivent. Le tourisme n'est-il alors que la vision d'une façade, d'un spot publicitaire d'une minute à peine? A l'aide d'exemples puisés sur la promotion suisse du tourisme sur Internet, Laurent Tissot suggère, dans sa conclusion, quelques pistes et stratégies allant dans ce sens.
Daniel Fattore, Les Agents littéraires, 25 novembre 2011
Comment la Suisse a créé "l'industrie des étrangers"INVENTION L'attrait soudain pour les Alpes à la fin du XVIIIe siècle donne naissance à l'industrie du tourisme en Suisse. L'audace des premiers investisseurs conférera au pays un savoir-faire à la réputation internationale.L'industrie du tourisme passe à ses débuts pour une activité pas très sérieuse. Au XIXe siècle, en pleine industrialisation, celle qu'on appelait alors "l'industrie des étrangers" ne tenait pas la comparaison avec l'industrie du textile ou le commerce international, par exemple. Aujourd'hui, plus personne ne conteste l'importance du tourisme, qui represente 10,6% du produit mondial brut et un emploi sur dix dans le monde. La Suisse, elle, a très vite saisi l'importance de ce nouveau secteur économique. Et su comment l'exploiter. Pour les historiens romands Laurent Tissot et Cédric Humair, les études économiques ont jusqu'ici largement sous-estimé l'inventivité et le dynamisme déployés par le tourisme helvétique naissant. Leur dernier ouvrage "Le tourisme suisse et son rayonnement international" rappelle ainsi que ses premiers acteurs sont à l'origine d'un savoir-faire copié par la suite dans le monde entier. Interview. Qui sont les premiers touristes qui arpentent la Suisse?Cédric Humair: Ils sont issus de l'aristocratie. Rappelons que la mobilité et chère et lente, il faut donc de l'argent pour voyager. Parmi eux figurent beaucoup d'Anglais, mais aussi des Français. Ils arrivent en Suisse à la fin du XVIIIe siècle déjà. Laurent Tissot: Il s'agit surtout d'un tourisme de passage de type "nord-sud". Ces hommes et ces femmes s'arrêtent pour dormir en Suisse mais c'est avant tout l'appel de la Méditerranée qui les pousse vers l'Italie et la Grèce. L'influence du romantisme va toutefois commencer à les rendre sensibles aux paysages et aux montagnes suisses. De plus, le colonialisme de leurs pays rend l'exotisme attrayant. Et les Alpes passent alors pour une région exotique. L'alpinisme, né dans les années 1830, poussera ces étrangers - Anglais, surtout - à planter leur drapeau aux sommets des montagnes suisses, comme autant de nouvelles conquêtes. Votre ouvrage décrit comment l'arc lémanique s'est rapidement positionné en pionnier des innovations technologiques visant à satisfaire et surprendre des visiteurs toujours plus nombreux. Vous avez des exemples?Cédric Humair: Le développement des transports est l'un des cas les plus caractéristiques de l'importation de ces nouvelles technologies. En 1823 est lancé à Genève le premier bateau à vapeur de Suisse. Son promoteur est Américain, sa mécanique est anglaise et le bateau est français. Genève sera également la première ville de Suisse, et la seule, à installer des tramways hippomobiles en 1862, puis à vapeur en 1877. La même année, Lausanne inaugure le premier funiculaire du pays, la ligne Lausanne-Ouchy, ancêtre du M2. La région de Vevey-Montreux n'est pas en reste: le premier tramway électrique de Suisse relie les deux villes en 1888. L'installation est alors entièrement bricolée par des ingénieurs suisses qui copient la technologie de l'entreprise allemande Siemens. L'école d'ingénierie de Lausanne participe à ce bouillonnement technologique... En 1892, une entreprise suisse pourra même se vanter d'avoir installé sur le Salève la première crémaillère électrique d'Europe. Laurent Tissot: Ces exemples montrent que le tourisme n'a donc pas été une activité marginale de l'industrialisation en Europe. Il y a eu dès le départ une synergie entre les deux secteurs. A partir de quand peut-on parler d'un "modèle suisse" en matière de tourisme, de recettes copiées dans le monde?Cédric Humair: En 1871, le Mont Rigi près de Lucerne, est la première montagne d'Europe domestiquée touristiquement. On y trouve un train, un complexe hôtelier et des distractions. Le "Rigi" est devenu par la suite une expression pour désigner ce tourisme d'altitude. Les ingénieurs et les hôteliers suisses vont beaucoup se déplacer dès les années 1880 pour transmettre ce savoir-faire et le reproduire ailleurs. On retrouve ainsi des "Rigi" à Vienne, Gênes, Budapest ou Rio... La création de la première école hôtelière du monde à Lausanne en 1895, n'est ainsi pas un hasard. Elle témoigne du rayonnement de ce savoir-faire via les étudiants étrangers inscrits aux cours. Il est aussi significatif que les directeurs d'hôtels situés aux frontières du pays demandent d' adhérer à la Société suisse des hôteliers, qui domine le secteur. Laurent Tissot: Très vite, les Alpes sont associées à la Suisse. De façon abusive, d'ailleurs. Le modèle touristique helvétique va ainsi "suisséifier" d'autres régions montagneuses, jusqu'au Japon. Les ingénieurs suisses prennent beaucoup de risques et imaginent des projets assez délirants. Il ne semble n'y avoir pas de limites à leur audace. Avec la concurrence intemationale, diriez-vous que le modèle suisse du tourisme sert encore de référence aujourd'hui, notamment en matière d'innovation?Laurent Tissot: A force d'être copié, on créé des concurrents... Les grands projets hôteliers viennent de promoteurs étrangers désormais. Les capitaux suisses n'investissent plus vraiment dans ce secteur. Mais cela n'empêche pas l'industrie du tourisme de s'appuyer avec succès sur les mêmes poncifs qu'alors pour se rendre attrayante: neutralité, liberté, démocratie, chalet, fromage, Saint-Bernard... Il suffit d'aller faire un tour sur le site de Suisse Tourisme pour s'en rendre compte. Cédric Humair: Les innovations rencontrent plus de résistances et de blocages qu'auparavant. Mais le tourisme a une capacité d'adaptation et de diversification importante. Dans la crise de l'Entre-Deux-Guerres, par exemple, ses promoteurs ont mis l'accent sur l'automobile, les sports d'hiver et l'aviation, soutenant la construction de nombreuses routes, remontées mécaniques modernes et aéroports. Aujourd'hui, la Suisse est à la recherche de nouveaux touristes, Chinois et Indiens, par exemple. Les écoles forment déjà du personnel en ce sens.
Sandrine Perroud, Le Matin Dimanche, 20 novembre 2011 |
