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Nouvelles parutionsMaurice Blanchot ou l'autonomie littéraireHadrien Buclin2011, 125 pages, 27 chf, 18 €, ISBN 978-2-88901-058-5
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Dans la revue en ligne Fabula«Maurice Blanchot ou l’autonomie littéraire». C’est à cette évidence qui tend à devenir un lieu commun, qu’Hadrien Buclin a décidé de s’attacher pour, peut‑être, non pas la déconstruire, mais du moins souligner comment celle‑ci résulte d’une élaboration progressive et partiellement paradoxale. Pour ce faire, l’essai d’H. Buclin propose en quelque sorte de lire Blanchot contre Blanchot. Thuriféraire de l’arrachement de l’œuvre à son auteur, emblème éclatant du refus de l’écrivain médiatique, de l’exhibition biographique, grand absent des Radioscopie ou autres Apostrophes, Blanchot n’a eu de cesse de penser l’œuvre dans sa radicale singularité et sa solitude essentielle. Prenant le contre‑pied de cette prise de position, l’essai se fonde sur une méthode non pas biographique en tant que telle, mais sociologique : c’est‑à‑dire tout ce que l’œuvre même de Blanchot rejette. L’auteur reprend les instruments d’analyse fondés par Bourdieu1, notamment les champs et les forces qui les traversent, les lient et les opposent, ainsi que la notion de posture élaborée par Jérôme Meizoz2. Il s’agit ainsi d’étudier l’une des étapes où s’élabore, non sans complexité, la posture de Blanchot en interaction avec un champ littéraire donné, celui de l’immédiat après‑guerre (1944‑1948) (p.14). La période choisie par l’auteur correspond à un moment de basculement pour Blanchot, un instant de crise ou de révolution complète de soi où l’homme comme l’œuvre se renient partiellement, tournent le dos à leur passé pour se refonder entièrement.
Dans la revue en ligne Lectures / Liens SocioPeu d'écrivains ont incarné autant que Maurice Blanchot l'idéal d'une "littérature pure", se mettant volontairement à distance du monde pour se retrancher dans un espace strictement formel où la production littéraire cherche à s'épuiser ou, plutôt, s'épurer dans un jeu incessant du langage sur lui-même. "La pensée du dehors" de Blanchot, pour reprendre le titre d'un article que Michel Foucault consacra à ce dernier1, n'a en effet eu de cesse que de se retirer toujours plus loin dans une recherche radicale d'autonomie tant littéraire que personnelle. Cette autonomie, l'écrivain la considérait comme la condition nécessaire à son entreprise de mise à nu du langage dont l'objectif n'était autre qu'en révéler son être même. Se voulant un véritable voyage au bout du langage, l'uvre de Blanchot prit la forme d'un travail acharné et systématique d'expérimentation littéraire recherchant le "pur dehors" des mots afin de mettre à jour le vide qui en constituait pour lui la seule vérité. La recherche de cette vérité silencieuse, seul acte littéraire authentique pour Blanchot, fut le projet de sa vie, durant laquelle il cultiva le retranchement. Le silence ne fut alors pas uniquement ce qu'il considérait être le propre du langage, mais aussi le précepte au cur de son ethos d'écrivain, exigeant l'autonomie de la littérature et le retrait de la vie publique. Ainsi, Blanchot, ce n'est pas qu'une pensée complexe et mystérieuse qui incarne jusqu'à l'excès la devise de "l'art pour l'art", et dont seules l'analyse littéraire et philosophique seraient aptes à détenir les clés permettant d'en ouvrir la boîte de pandore; c'est également une posture de l'écrivain, en retrait du monde, que le livre Maurice Blanchot ou l'autonomie littéraire d'Hadrien Buclin nous invite à explorer en conjuguant les outils de la sociologie des champs de Bourdieu à ceux de l'histoire et de l'analyse littéraire. Buclin nous propose plus précisément une analyse des étapes où s'élabore la posture blanchotienne en interaction avec le champ littéraire de l'immédiat après-guerre (1944-1948). Par posture, nous dit Buclin, il faut entendre "la manière d'être générale d'un écrivain qui n'implique pas seulement la production littéraire et intellectuelle stricto sensu, mais l'ensemble des conduites publiques de l'écrivain avec lesquelles sa production écrite entre dans une cohérence significative, et qui peut se donner à lire comme l'incarnation d'un positionnement au sein d'un champ littéraire donné" (p.10). Le découpage chronologique (1944-1948) choisi pour l'analyse s'explique par le fait que l'immédiat après-guerre est une période où le champ littéraire connaît une profonde reconfiguration qui oblige les écrivains, dont Blanchot lui-même, à se repositionner par rapport aux nouvelles valeurs dominantes d'engagement et de responsabilité politique qui s'incarneront dans une nouvelle figure idéale de l'écrivain représentée par Sartre. Pour Buclin, le refus de Blanchot de participer à la vie littéraire et à ses différentes manifestations publiques et institutionnelles n'est alors qu'apparent. La mise à l'écart volontaire de soi est déjà un mode de participation au champ. Il découle de la nécessité qu'éprouve Blanchot de se repositionner durant cette période au cours de laquelle les valeurs politiques, sociales et intellectuelles s'inversent radicalement non seulement dans le champ littéraire, mais aussi au sein de la société française. La posture de Blanchot se comprend alors comme une construction progressive relevant d'une nécessité historique donnée. L'écrivain n'a en effet pas toujours adopté une posture de retrait par rapport à la vie littéraire. Dans les années 1930, nous apprend Buclin, Blanchot participe activement à la vie littéraire en tant qu'écrivain d'extrême droite et n'hésite pas à prendre des positions radicalement antirépublicaines et antisémites, allant jusqu'à en appeler publiquement au meurtre de Léon Blum! Sous l'Occupation, bien que Blanchot se fasse beaucoup plus nuancé quant à ses positions politiques, il collabore néanmoins comme chroniqueur littéraire régulier au très pétainiste Journal des débats et passe également proche de devenir secrétaire de rédaction de la NRF (Nouvelle Revue Française), alors sous la direction de la figure la plus emblématique de la collaboration littéraire: Drieu La Rochelle. S'il faut nuancer l'implication politique de Blanchot durant la période de l'Occupation, il est en revanche très clair, pour Buclin, que l'écrivain partageait la doctrine de "l'art pour l'art" promue par la NRF et une bonne partie de l'avant-garde littéraire d'extrême droite. Et c'est justement cette doctrine de la littérature pure qui fera l'objet de toutes les attaques lors de la Libération et sera associée à la Collaboration. S'opposant directement à cette doctrine de l'autonomie littéraire, la nouvelle avant-garde de l'heure, sous la tutelle de Sartre et des Temps Modernes, prôna à l'inverse la nécessité d'une littérature engagée. Par conséquent, la position de Blanchot dans le champ littéraire passera du pôle des dominants à celui des dominés. Avec cet exercice d'explicitation de la genèse du repositionnement relationnel au sein du champ littéraire de l'immédiat après-guerre, Buclin nous permet de comprendre que la posture de Blanchot répond en grande partie à des exigences sociologiques. A un moment historique où il n'est plus tenable de soutenir publiquement l'absolue autonomie de la littérature, Blanchot se construit une nouvelle posture publique prenant la forme du retrait. Cette exigence nouvelle de l'engagement et le refus de la prétention à l'autonomie traverse d'ailleurs Les mandarins de Simone de Beauvoir2, écrit durant cette période. Roman dans lequel elle explicite merveilleusement, en tant que témoin et acteur privilégié de cette époque, le jeu des relations et des tensions sociologiques qui obligeront Blanchot à se réinventer une nouvelle image. Pour conclure, on peut dire que cet ouvrage, à la croisée de l'analyse sociologique et littéraire, permet d'éclairer d'un nouveau jour à la fois la figure de Blanchot et son uvre même, en permettant d'en mieux comprendre les thématiques qui lui sont propres. Avec ce petit livre de seulement 125 pages, Buclin offre une contribution très intéressante non seulement à la sociologie de la culture, mais aussi à l'analyse littéraire. Comme quoi littérature et sociologie peuvent faire bon ménage lorsque l'analyste sait trouver l'équilibre entre ces deux pôles. Mathieu Noury, Lectures, Les comptes rendus, le 4 janvier 2012, http://lectures.revues.org/7127 1. Michel Foucault, "La pensée du dehors", in Dits et écrits I, 1954-1975, Paris: Gallimard, 2001, pp. 546-567. 2. Simone De Beauvoir, Les mandarins, Paris: Gallimard, 1954. |
