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Nouvelles Questions Féministes Vol. 29, No3

La sexualité des femmes: le plaisir contraint

Armelle Andro, Laurence Bachmann, Nathalie Bajos, Christelle Hamel, Marilène Vuille (éds)

2010, 128 pages, 28 chf, 19 €, ISBN 978-2-88901-040-0

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Les articles présentés dans ce numéro apportent des éclairages sur les processus contemporains de construction sociale du plaisir sexuel féminin dans l'hétérosexualité, et la mise en perspective de ces nouveaux résultats, au regard du texte précurseur d'Anne Koedt, souligne la persistance des rapports de domination de sexe et de classe tout en donnant à voir les recompositions à l'œuvre. Bien d'autres questions restent à traiter. En particulier, l'analyse de l'accès limité des femmes au plaisir dans la sexualité ne doit pas nous empêcher de questionner la nouvelle injonction sociale au plaisir sexuel. La sexualité est en effet appréhendée dans les pays riches sous l'angle de la santé et du bien-être, dans une tentative de dépassement de la "sexualité-risque", mais en revanche la sexualité devient le conduit majeur de la réalisation de soi, et cette forme de réalisation prend à son tour un caractère d'obligation sociale. Bien que cette injonction demeure cadrée par une définition masculine—plus exactement, patriarcale—de la sexualité, elle s'adresse maintenant autant aux femmes qu'aux hommes. La quête de l'accomplissement sexuel peut ainsi devenir une source de souffrances, mais de souffrances différentes pour les femmes et les hommes. Enfin, il est clair qu'elle reste dominée par l'impératif hétérosexuel; les quelques études françaises se focalisent sur l'hétérosexualité, et montrent ainsi que l'homosexualité reste toujours en dehors du champ des pratiques "normales".

 

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Les autres livres de Christelle Hamel

Les autres livres de Marilène Vuille

 

Table des matières


EDITO

  • La sexualité des femmes: le plaisir contraint (Armelle Andro, Laurence Bachmann, Nathalie Bajos et Christelle Hamel)


GRAND ANGLE

  • Le mythe de l'orgasme vaginal (Anne Koedt)
  • Réparation du clitoris et reconstruction de la sexualité chez les femmes excisées: la place du plaisir (Michela Villani et Armelle Andro)
  • Sexualité féminine et consultation gynécologique : la part évincée du plaisir (Laurence Guyard)
  • L'Education nationale française: de l'égalité à la "libération sexuelle" (Annie Ferrand)


CHAMP LIBRE

  • Quand la menace d'exclusion professionnelle renforce le genre: représentations et identités de genre auprès de jeunes sans emploi (Lavigna Gianettoni, Pierre Simon-Vermot)


PARCOURS

  • Entretien avec Emmanuelle Piet, gynécologue, co-fondatrice du collectif féministe contre le viol (Christelle Hamel, Armelle Andro)


COMPTES RENDUS

  • Erika Flahault, Une vie à soi. Nouvelles formes de solitude au féminin (Joy Charnley)
  • Elsa Dorlin, Sexe, race et classe. Pour une épistémologie de la domination (Natalie Benelli)
  • Maïa Mazaurette et Damien Mascret, La revanche du clitoris (Christelle Hamel)
  • Eric Fassin, L'inversion de la question homosexuelle (Marianne Modak)
  • Sylvie Chaperon, La médecine du sexe et les femmes. Anthologie des perversions féminines au XIXe siècle (Véronique Mottier)

 

Articles

 

Dans la revue en ligne Lectures / Liens socio

Les questions touchant à la sexualité féminine, qu’il s’agisse de la possibilité de la vivre librement sans craindre une grossesse ou de dénoncer les violences masculines auxquelles elle peut donner lieu, ont été au cœur des luttes féministes de la seconde moitié du XXe siècle. Le plaisir féminin était lui aussi interrogé, les voies d’accès à ce plaisir débattues, de même qu’était remise en cause la contrainte à l’hétérosexualité. Par contre, les sciences sociales sont restées longtemps en retrait sur ces questions. L’épidémie d’infection au VIH a certes contribué à ancrer les études sur la sexualité dans les recherches en SHS, mais en premier lieu autour d’enjeux de santé publique. La place des femmes a été très secondaire dans ces études, ainsi que celle des analyses en termes de rapports sociaux de sexe, prenant en compte les phénomènes de hiérarchisation entre femmes et hommes dans la sexualité. Dans la lignée des théories queer, des études mettant en relation genre et identités sexuelles ont été également publiées, mais elles s’attachent davantage aux rapports entre la majorité hétérosexuelle et la minorité (masculine surtout) homosexuelle.

Ce numéro de Nouvelles Questions Féministes, centré sur la construction sociale du plaisir féminin dans un cadre hétérosexuel, est donc particulièrement bienvenu. Sa construction, qui combine recherches passées et présentes, interview et comptes-rendus d’ouvrages développés, dont deux sur le thème de ce numéro de la revue, contribue à accrocher l’intérêt de la lectrice, du lecteur.

Après une introduction collective qui situe les enjeux de la question posée et en explicite le titre ("Le plaisir contraint"), le numéro s’ouvre sur un article fondateur d’Anne Koedt, "Le mythe de l’orgasme vaginal", écrit en 1968 et publié dans le N°54-55 de la revue Partisans, "Libération des femmes. Année zéro". Elle met en évidence le fait que la définition officielle, psychanalytique notamment, de la "maturité" sexuelle féminine fait fi des connaissances anatomiques, qui démontrent que l’organe de la jouissance féminine est le clitoris, tandis que le vagin est une zone sensoriellement pauvre. La distinction entre orgasme clitoridien et orgasme vaginal, dont on sait aujourd’hui qu’elle est obsolète, conduit souvent à qualifier de frigides les femmes qui ne parviennent pas à obtenir un orgasme vaginal, à les pousser à rechercher désespérément la "normalité" voire à feindre l’orgasme et/ou à consulter sexologues et psychiatres "en quête du fameux refoulement qui les exclu(ai)t de leur destin vaginal". Beaucoup de souffrances pour un problème qui n’existe pas, mais qui révèle la puissance de la norme du "vrai" rapport sexuel, hétérosexuel et associé à la pénétration vaginale.

L’article suivant, de Michela Villani et Armelle Andro, traite de la "réparation du clitoris et de la reconstruction de la sexualité chez les femmes excisées". Le recours à la chirurgie dépasse la question purement anatomique. Si l’accès possible au plaisir est central dans la démarche, il est couplé à d’autres problématiques fondamentales, en particulier la réappropriation de son corps et de ses droits. Par ailleurs, les femmes engagées dans cette démarche nous donnent à voir ce qu’elles-mêmes et ce qu’autrui considèrent comme une sexualité "normale".

Deux articles s’intéressent au rapport des femmes à la médecine, notamment gynécologique. Un article de Laurence Guyard, reposant sur l’observation qualitative de consultations gynécologiques, montre que la sexualité des femmes y est traitée essentiellement sous l’angle de la santé reproductive; les interrogations des femmes, par exemple sur des douleurs au moment des rapports, sont traitées de façon technique, comme des dysfonctionnements et ne donnent pas lieu à des investigations plus poussées sur d’éventuels rapports de domination au sein du couple (le couple étant présupposé) voire sur des violences. À l’inverse, l’interview d’Emmanuelle Piet, médecin de PMI en banlieue parisienne, militante du Mouvement pour le planning familial et présidente du Collectif féministe contre le viol, montre en quoi une pratique médicale différente peut constituer pour les femmes un espace de connaissance de leur anatomie, de réflexion sur les rapports sociaux de sexe dans la sexualité et partant, de réappropriation de leur propre sexualité.

Ces constats posent la question de la formation, tant celle des médecins, notamment gynécologues que celle des jeunes, filles et garçons. Il semble que la sexualité soit fort peu présente dans les études de médecine, et du côté des jeunes, à la maison comme à l’école, les questions dont on parle concernent surtout la prévention des maladies sexuellement transmissibles, du sida, la contraception. La sexualité requiert pourtant un apprentissage et la connaissance de son propre corps facilite l’accès au plaisir. L’analyse des politiques françaises d’égalité et d’éducation à la sexualité mises en œuvre par le Ministère de l’Education nationale depuis 2000, à partir des guides conçus à cet effet, constitue justement l’objet d’un article d’Annie Ferrand. Un article à charge puisqu’elle dénonce la dérive intervenue entre 2000 et 2008. Selon elle, alors que le premier guide, conçu par des sociologues spécialistes des questions de genre, constituait un outil pertinent pour lutter contre le sexisme et prévenir les formes les plus graves de violence qui en découlent, il n’en va pas de même du second. Fondé sur une approche qui conjugue psychanalyse et biologie, il inscrit l’éducation à la sexualité dans un projet sanitaire (prévenir les risques) d’où la problématique des inégalités et celle des violences sexistes sont beaucoup moins présentes, voire évacuées du fait de la conception différentialiste qui sous-tend le propos des auteurs.

Hors champ, un article de Laviana Gianettoni et Pierre-Simon Vermet présente les résultats d’une enquête par questionnaire auprès de jeunes femmes et hommes sortant d’une formation scolaire courte et à la recherche d’un stage ou d’un apprentissage. Il s’agit ici d’"analyser les processus par lesquels le système de genre se trouve légitimé dans des contextes d’exclusion professionnelle". Cet article s’inscrit donc dans la perspective intersectionnelle caractéristique des travaux qui ont analysé la construction des identités sexuées au croisement de plusieurs rapports de domination, par exemple la construction de la masculinité des jeunes Français issus de l’immigration1.

Au total, ce numéro constitue une contribution vraiment intéressante sur une question qui suscite interrogations et fantasmes. Transmettre des savoirs théoriques et pratiques sur la sexualité des femmes apparaît comme une entreprise salutaire, tant le décalage est grand entre les représentations artistiques ou médiatiques de la sexualité féminine et l’expérience qu’en font les femmes.

Yvonne Guichard-Claudic, Lectures, Les comptes rendus, 2012, publié le 19 mars 2012.

 

1.  Voir par exemple HAMEL Christelle (2003), "Faire tourner les meufs. Les viols collectifs dans les discours des agresseurs et des médias", Gradhiva, 33, pp.85-92.